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Per aspera ad astra*

*Par des voies ardues jusqu’aux étoiles

Adolescent, j’avais été ému par le « monologue des larmes dans la pluie » du film Blade Runner. Je l’avais ressenti comme une invitation à aller « au-delà », à faire et à s’émerveiller de ce que le quotidien ne nous offre pas.

Juin 2012, des échanges avec Marc Andrieux qui a hiverné à Dumont d’Urville réveillent de vieux rêves d’aventure polaire. Alors même que j’envisage de quitter mon cabinet de Dordogne pour me rapprocher d’une grande ville, je me dis que ce serait une formidable expérience entre les deux. J’envoie ma candidature au siège des TAAF et entame le parcours de sélection.

Février 2013, à 9 mois du départ, et alors que je devais être affecté à la base Alfred Faure des Îles Crozet, j’apprends que ma mère a un cancer. La mort dans l’âme, je renonce à cette aventure.

Septembre 2013, ma mère tenant le coup, je décolle 6 jours après mon mariage pour passer 7 mois en Guyane, dans le Centre de santé de Camopi. En cas de pépin, le retour sera compliqué mais possible.

Il n’y aura pas de pépin et je rentre au printemps 2014 pour rejoindre l’équipe de la MSP de Saint-Caprais-de-Bordeaux.

Octobre 2014, notre fille naît. Je me dis que je suis passé à autre chose et qu’il faut renoncer aux projets lointains.

Printemps 2021, mon mari me montre l’annonce de recrutement d’astronautes par l’ESA.

– Tu devrais postuler !

– Tu es fou ? Je suis bien trop vieux.

– Mais non, ils ont dit qu’ils voulaient aussi voir ce que ça donne d’envoyer des vieux. Vas-y !

J’y vais et je me pique au jeu. Je ne me fais (presque) aucune illusion sur mes chances d’être sélectionné mais j’aimerais bien voir jusqu’à quelle étape je peux aller. Et tant qu’à faire, j’essaie de faire les choses bien : je passe mon certificat médical de classe 2 de pilote, je me mets à courir 4 ou 5 fois par semaine en écoutant des podcasts en anglais, je passe un TOEIC et j’attends.

Ma candidature fait partie des 17 000 recevables mais je ne serai pas dans les 1 362 admis.es à passer à la deuxième étape. 

Je continue quand même à courir et je me demande quel challenge je vais réussir à trouver pour rester dans le mouvement. Un nouveau DU (Diplôme Universitaire) peut-être.

28 juin 2022, en parcourant Twitter, je tombe sur une annonce de recrutement en urgence d’un médecin pour la base Concordia.

Concordia ? L’expérience polaire la plus extrême pour un Européen. Merde, ça fait plus de 10 ans que le poste de médecin est réservé à l’Italie, je n’osais même pas en rêver. L’urgence du recrutement qui ne laisse pas le temps de cogiter, notre fille qui a grandi… je montre l’annonce à mon mari.

– Vas-y, envoie ta candidature, tu as toutes tes chances.

– Tu es sûr ? C’est un an là-bas, tu te rends compte ?

– Ça ira pour nous. Et je ne veux pas que tu te réveilles à 70 ans avec des regrets.

Début août, d’après ce que je comprends, je suis dans les deux derniers candidats. J’attends chaque jour le coup de fil ou le mail qui me dira à quoi m’en tenir. J’ai gelé tous mes engagements et commencé à voir avec mes collègues comment gérer le bazar qu’occasionnerait mon départ.

Fin août, quelques jours après mes 50 ans, je reçois un mail du Dr Paul Laforêt, le médecin-chef des TAAF « Votre candidature correspond tout à fait au profil recherché pour ce type de mission, vous étiez dans les deux derniers dossiers en lice. (…)

Je suis désolé de ne pas avoir pu donner une issue favorable à votre candidature, toutefois si votre organisation vous le permet et si ces missions vous intéressent je vous encourage à postuler pour les prochains recrutements de médecin d’hivernage pour les bases des TAAF. »

Merde.

Déception.

Et je finis par me dire que c’est aussi bien ainsi. Que ça me permettra d’envisager un départ l’année prochaine dans des conditions moins rocambolesques.

L’année prochaine… qu’est-ce qu’il pourra se passer d’ici là ? Et est-ce que je serai dans les candidatures retenues ?

Le destin a parfois de cruelles ironies et il faut croire que ce n’est pas nous qui choisissons l’Antarctique mais l’Antarctique qui nous choisit.

5 jours après le mail, je reçois un coup de fil de Paul

– La candidate retenue vient de devoir annuler suite à un gros problème de santé familial. Vous êtes toujours partant ?

– Euh… Oui… Bien sûr.

– Ne vous engagez pas aujourd’hui, réfléchissez jusqu’à demain, je vous rappelle.

Ça fait 10 ans que je la mûris cette réponse. 

Voilà, c’était il y a 2 semaines.

J’ai prévenu tous mes patients et on a trouvé des remplaçantes pour s’occuper d’eux au moins jusqu’en juin 2023.

Vendredi c’était la dernière réunion d’équipe. Samedi, les dernières consultations.

Grâce à la bonne volonté de tout le monde, j’ai pu finaliser mon dossier d’aptitude militaire en un temps record (pour des raisons historiques, budgétaires et de formation adaptée, les médecins en poste dans les TAAF relèvent du Service de santé des Armées).

Sur le plan familial, on a trouvé une fille au pair espagnole qui l’air super sympa et qui arrive début octobre pour épauler mon mari avec ses horaires décalés.

J’ai dépensé des sommes folles en l’espace de 10 jours mais ma CB sera bientôt mise au repos pour un an. 

Hier, dimanche, j’ai fini de remplir mes deux cantines qui doivent être enlevées aujourd’hui pour être acheminées en bateau. 

11 kg de livres médicaux, 5 bouteilles de vin, 52 plaques de chocolat, 950 dosettes de café expresso, 6 kg de jeux de société, 5 kg de confiture et de miel, 3,5 kg de thé et d’infusions, 2,8 kg de bonbons, 3,5 kg de papeterie, 1,7 kg de crème hydratante, des plantes en plastique, des déguisements et des articles de fête, etc. etc.

Ce matin, j’ai déposé ma fille à l’école probablement pour la dernière fois avant longtemps. Je lui ai fait un gros câlin et je suis allé prendre le train.

Je n’y croirai vraiment que quand j’aurai franchi le 60e Sud mais, dans l’immédiat, je commence déjà 3 mois et demi de formation qui s’annoncent enthousiasmants. Je vais acquérir un tas de compétences nouvelles et certainement faire des rencontres passionnantes.

Merci à toutes celles et ceux qui m’ont permis d’avancer sur ce chemin.

Merci à Marc Andrieux et Yvan Levy, vous qui aviez déjà vécu un hivernage dans les TAAF et avec qui les échanges avaient confirmé ma motivation.

Merci au Dr Claude Bachelard qui m’aviez fait confiance en 2013 et qui m’aviez encouragé par la suite.

Merci à Lucie qui a dû renoncer (pour le moment) à ton rêve et me passer la main. Je sais d’expérience combien ta situation est cruelle et j’ai été très touché par tes messages, malgré tout, enthousiastes. Merci de m’avoir transmis tous les renseignements que tu avais déjà regroupés. Merci pour tes encouragements et ta disponibilité. Plein de bonnes ondes pour toi et ta famille.

Je te chauffe la place pour DC20 : la prochaine fois, c’est toi que l’Antarctique choisira !

Merci à Fabien pour tes précieux conseils. Pour l’instant on a surtout parlé vie quotidienne et il nous reste toutes les transmissions médicales à faire. Je me sens très rassuré de passer après toi et je sais que je trouverai un hôpital remis à neuf et des transmissions carrées.

A très bientôt ! 

Merci à toute l’équipe de la Maison de Santé de Saint-Caprais pour votre soutien tout au long de ce processus. Vos paroles de réconfort dans les creux et vos encouragements dans les moments de joie.

Merci plus particulièrement à mes collègues médecins, Julie, Mourad, Maud et David et à nos deux accueillantes, Océane et Lyse. Je mesure la chance que j’ai que vous ayez accepté que je me lance dans ce projet fou et que vous soyez prêts à gérer les contraintes et difficultés du quotidien alors que je m’en vais drapé dans l’étoffe des héros. Honneur à vous !

On se retrouve en 2024 !

Merci à mon père, à toi qui m’a toujours encouragé à avancer et qui continue à le faire. Je sais ce que ça représente de me voir partir pour aussi longtemps.

Je compte sur Pierrette pour veiller sur toi en attendant mon retour !

Merci à toi, Christophe, de m’offrir cette incroyable liberté. Tu n’as pas hésité, je crois.

Là où d’autres auraient cherché à me faire douter, tu m’as poussé et encouragé alors même que tu devais te concentrer sur tes propres défis professionnels.

Je sais que ça va aller pour Lili et toi et que cette expérience nous enrichira certainement tous les trois.

Je suis terriblement fier de toi. Je t’aime.