Formation

Voici un moment que je n’ai pas donné de nouvelles. Il faut dire que je suis dans une sorte d’entre-deux : plus vraiment chez moi, pas encore là-bas.

Les médecins affectés à l’une des bases des TAAF bénéficient d’une formation d’environ 4 mois. Au prix d’un départ décalé de 6 semaines d’avec le reste de l’équipe, ma formation n’aura quasiment pas été amputée.

Les compétences à acquérir sont vastes ! Chirurgie (orthopédie, abdomen et parties molles, thorax, ORL) ; anesthésie générale ; anesthésies loco-régionales ; réanimation ; dentisterie ; radiologie et échographie ; biologie de base ; transfusion…

Contrairement aux médecins sous-mariniers qui doivent pouvoir travailler en totale autarcie (et bénéficient d’une formation de 2 ans), nous pouvons bénéficier (si tout fonctionne comme il faut) de solutions de télémédecine. Nous devons donc connaître les principes généraux, savoir réaliser les gestes techniques mais pas nécessairement maîtriser toutes les indications dans le détail.

Malgré cela, ces 4 mois sont loin d’être de trop.

Pour des raisons historiques, budgétaires et de formation adaptée, les médecins des TAAF ont un statut militaire et l’essentiel de leur formation se déroule dans l’un des quatre principaux Hôpitaux d’Instruction des Armées (Percy et Bégin en région parisienne, Marseille et Toulon).

Contrairement à mes collègues qui avaient débuté leur cursus en hôpital durant l’été, je débute ma formation par notre séquence commune « hors les murs ». La première étape est une semaine de… chirurgie sur cadavre au laboratoire d’anatomie de la Faculté de Caen, sous la direction du Pr Martin Hitier.

Celui-ci présentait en mai dernier les principes de cette formation spécifique lors d’une intervention devant l’Académie nationale de chirurgie :

Chirurgie en Terres australes et antarctiques françaises – Conférence du Pr Martin Hitier

Le premier soir, Paul Laforêt, le médecin chef des TAAF nous mets dans l’ambiance : « Je vous laisse lire les protocoles de chirurgie digestive avant les travaux pratiques de demain : Protocole de laparotomie ; Protocole de cholécystotomie ; Protocole de colostomie latérale sur baguette ; Protocole d’appendicectomie simplifiée ; Protocole d’anastomose du grêle. »

J’oscille entre « Quelle chance, c’est passionnant » et « Oh mon dieu, oh mon dieu dans quoi je suis parti ».

L’ambiance au laboratoire d’anatomie est forcément très particulière : il n’est pas anodin de travailler ainsi sur des corps. Pour autant, cette séquence est tout à fait indispensable pour nous car une grande partie des techniques que nous devons découvrir ne pourront jamais l’être en situation « normale », sur des vrais patients en Europe. Aucun chirurgien n’opère plus une appendicite en ouvrant l’abdomen du sternum au pubis ! Pourtant c’est ce ce que nous sommes sensés faire car, paradoxalement, c’est une voie d’abord très sûre vis-à-vis du risque hémorragique, et c’est une voie d’abord qui permet de réaliser tous les actes de chirurgie abdominale. Tant pis pour l’esthétique et les mini-cicatrices !

Je finis donc la semaine en me disant « Bon, j’espère que je n’aurai jamais à faire ça mais, si ça devait arriver, je pourrais finalement peut-être y arriver. »

Et puis cette semaine aura été l’occasion de rencontrer la belle équipe des médecins des TAAF pour l’année 2023. 2 généralistes, 4 urgentistes et 6 chouettes personnalités !

L’équipe des médecins de district des TAAF 2023 : Natacha (Crozet), Maël (adjoint Kerguelen), Ewen (Kerguelen), Emilie (Terre Adélie), moi, Romain (Saint-Paul-et-Amsterdam)

Test de télémédecine avec le bloc opératoire de Kerguelen. Il s’agit d’une trachée de renne !

A peine fini, nous prenons la direction de Chamonix pour une autre semaine aussi haute en couleur qu’en altitude : celle destinée à nous former au secours en milieu difficile.

Nous y retrouvons d’autres médecins : Thomas, le médecin adjoint des TAAF (basé à Paris, alors que Paul est à la Réunion), Laura et Théotime qui vont assurer la médicalisation des raids entre les bases Dumont-d’Urville et Concordia et Sascha qui sera l’un de mes futurs compagnons d’hivernage puisqu’il est le médecin de recherche embauché par l’ESA pour Concordia.

Nous alternons des formations théoriques sur les diverses pathologies spécifiques des milieux austraux et antarctiques et des exercices pratiques dans la montagne. Tout ceci se fait avec des équipes passionnées et passionnantes : des médecins spécialistes de la haute montagne issus du service des Urgences des Hôpitaux du Mont Blanc et les gendarmes du CNISAG.

L’enthousiasme nous porte car ce ne sont pas des vacances ! Théorie et exercices pratiques se succèdent le plus souvent de 9h à 21h30.

L’heure arrive très vite de dire au-revoir à la plupart de mes futurs collègues, Sascha et moi prenons la direction de Lyon pour retrouver les autres membres de la future équipe de Concordia.

En arrivant au lieu du rendez-vous, nous sommes émus et anxieux de découvrir ceux avec qui nous allons passer une année entière. Les premiers échanges sont cordiaux. 6 Français, 6 Italiens et un Allemand apprennent doucement à se connaître.

Direction un village perdu des Préalpes pour une formation aux spécificités de notre future demeure. Mais le plus important de cette semaine, ce sont probablement les moments avec les psychologues française et italienne et les séances de « team building » puisqu’il va bien falloir faire équipe solidement et durablement.

L’osmose se fait petit à petit, chacun fait l’effort d’aller vers les autres, de changer de voisins de table. Les discussions concernent beaucoup les aspects professionnels mais aussi les questions plus personnelles. Il ne semble pas y avoir beaucoup de réserves et chacun semble faire le pari d’un a priori de confiance.

L’anglais est notre langue commune mais nous essayons tous d’apprendre quelques bases de la langue des autres. Il semblerait que dans un an nous parlerons de toute façon tous le concordien, un sabir mêlant anglais, français et italien dans une même phrase.

Lors d’une séance de formation dédiée aux questions de secourisme, Paul nous diffuse une vidéo de 20 minutes réalisée lors d’un exercice de sauvetage à Concordia il y a quelques années durant l’hiver, donc en pleine nuit polaire. J’ai l’impression de palper pour la première fois ce que ça peut représenter : l’ambiance industrielle, glacée, les panaches givrés de respiration dans la nuit, les respiration difficiles, les mouvements empesés, l’impossibilité de manipuler les objets à main nue. Je me sens sous le choc.

Le week-end arrive, consacré à une longue marche en montagne avec bivouac au milieu. A peine redescendus et rafraîchis, il est temps de partir tous ensemble pour notre prochaine destination : Cologne, au siège du DLR (l’agence spatiale allemande) et du centre d’entraînement des astronautes de l’ESA.

Nous allons en effets être les sujets de 8 protocoles de recherche différents et il s’agit, en 3 jours, de recueillir tout un ensemble de données de base sur notre santé physique et mentale. Ces expériences se poursuivront tout au long de notre hivernage et jusqu’à un an après notre retour. Nous sommes soumis à de multiples tests et examens et nous participons, assez volontiers, au trafic de toutes sortes de nos substances et fluides corporels.

Pour nous remercier et nous encourager, on nous offre de petits cadeaux estampillés de l’ESA et nous avons droit à une visite rapide de certaines installations. Visiblement, une visite complète du centre d’entraînement des astronautes est prévue lors de notre retour. Les mauvaises langues disent que c’est pour conserver notre motivation intacte !

Certains goodies…
sont plus intéressants que d’autres.
Pour la science !
Dédicace de l’affiche

Nous sommes libérés au fur et à mesure de l’accomplissement de notre parcours. Mes 12 compagnons auront pour la plupart 3 semaines de congés avant de partir tous ensemble en direction de la Nouvelle-Zélande puis de l’Antarctique.

Quant à moi, je retrouve enfin ma famille après 4 semaines d’absence. Mais ce n’est que le temps du week-end puisque je dois rejoindre l’hôpital Percy où je serai en poste jusqu’à mon départ.

La première journée est consacrée aux formalités administratives et, en particulier, à la signature de mon contrat d’engagement. Me voici militaire ! Et, privilège de l’âge et de l’ancienneté de mon diplôme, directement avec le grade de colonel.

C’est donc là que je suis depuis presque 2 mois. Je vais de service en service, acquérir les compétences dont j’ai besoin : aux Urgences, au Centre de traitement des Brûlés, beaucoup au Bloc opératoire, chez les Dentistes, en Radiologie…

Je suis très loin de ma zone de confort et vais logiquement là où j’ai le plus à apprendre. Je me retrouve ainsi dans la peau du jeune étudiant que j’étais il y a bien longtemps, tâchant de comprendre le détail des procédures, de ne pas faire d’impair, de demander conseils et supervision. « Bonjour, je suis un médecin en formation pour les TAAF » me fait office de passe-partout.

Et, bien que je me sente souvent dans la peau d’un externe, le contexte militaire et mon grade me valent parfois une sorte de déférence : « Vous voudrez bien faire le prochain pansement avec le colonel, s’il-vous-plaît ? »

Et ça, c’est quand même un peu amusant.

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