10 Fév 2013

Lucarne

Famille Bhîl

Dimanche de garde, le régulateur du 15 m’appelle pour un gamin de 13 ans. Il a de la fièvre depuis hier et mal au ventre depuis 10 jours. Ce serait bien que j’y aille pour vérifier que ce n’est pas une appendicite.

Je grommelle un peu qu’une appendicite qui durerait depuis 10 jours, ce serait assez original, mais ce n’est pas trop loin et on est en début d’après-midi. Le père m’explique au téléphone qu’il n’a pas de moyen de transport, j’y vais.

Milieu modeste. Très. Des relents de tabac dans le salon qui sert de hall d’entrée. Je monte à l’étage.

Le bonhomme dort dans son lit. Une chambre un peu en bazar, pas très soignée sans être repoussante.

Il se réveille et me dit ses symptômes. Il est plutôt sympa et m’étonne un peu : ses explications sont simples, claires et précises. Il a déjà vu un confrère 10 jours plus tôt pour ses maux de ventre : Spasfon et nifuroxazide. Rien aurait sûrement été mieux. Et puis ça leur aurait économisé quelques sous en s’épargnant ce produit non remboursé.

Je commençais à peine que sa soeur, un peu plus jeune, déboule dans la chambre.

— Dis voir docteur, je peux te demander quelque chose? Depuis longtemps, j’ai le minou qui me brûle des fois. Et puis aussi, j’ai de la conjonctivite.

Je lui réponds que, ok, on verra ça, mais que je dois d’abord finir avec son frère.

Le père s’était absenté un moment, il revient avec, à la main, le papier qu’il cherchait. Je ne suis pas surpris, c’est son attestation de CMU.

Je finis par expliquer qu’on est en pleine épidémie de grippe que c’est ce qui cause la fièvre du fiston et que les maux de ventre c’est une constipation.

— C’est très possible, il en a déjà eu.

Je prépare l’ordonnance. Il y a encore assez de stocks de paracétamol et d’ibuprofène à la maison pour aller jusqu’à demain quand quelqu’un pourra le conduire à la pharmacie.

Changement de chambre c’est au tour de la petite soeur. On s’assoit, même impression de fraîcheur et de maturité mélangées. Une confiance offerte d’emblée. Elle me montre un livre « Mes recettes de grand-mère »

— Regarde, docteur, là il y a la conjonctivite, page 55, c’est ce que j’ai. Mais ce que j’ai au minou, je ne l’ai pas trouvé.

Le père, qui est là, m’explique :

— Ma femme est morte d’un cancer de l’utérus, alors je suis un peu inquiet.

Je m’efforce de le rassurer, ça n’a rien à voir. Et d’ailleurs, vu les symptômes et l’examen normal, ce n’est probablement qu’une affaire d’hygiène un peu excessive.

— Vous avez les carnets de santé?

— Ah… oui, je vais les chercher…

Moment d’archéologie. Pendant ce temps, dans cette chambre mal éclairée, nous regardons avec la petite son livre de recettes de grand-mère. Je lui explique que certaines peuvent être intéressantes, mais que les décoctions de fleurs dans les yeux, c’est pas le plus génial.

Retour du père et des carnets. Je complète, je feuillette. Trois ans de retard de vaccin pour l’un, cinq ans pour l’autre, pareil pour la soeur qui est restée à jouer dans sa chambre. Le père se décompose, gêné, il s’excuse :

— Je n’y pensais pas du tout. C’était mon épouse qui s’occupait de ça. C’est grave?

— Non, pas vraiment. On va rattraper ça et puis c’est tout.

Moins grave sûrement que ces médecins qui ont bien dû examiner la fratrie ces dernières années sans vérifier les carnets. Et puis ne te bile pas, je vois que tu galères, mais tu ne m’as pas l’air d’être un mauvais père. Je crois que tu ne t’en sors pas si mal que ça avec ce que le sort t’a laissé. Se démerder seul à ton âge, avec trois gamins, tu ne l’avais pas prévu, hein. Mais, ça, je l’ai gardé pour moi.

Trois prescriptions, deux feuilles de soins, je redescends vers la sortie.

Finalement heureux de cette petite tranche de vie. Une simple lucarne sur cette famille. Visiblement pas beaucoup d’atouts dans les mains, pourtant, confiant pour leur avenir. La conviction qu’ils sauront s’en sortir pas trop mal.

La conviction aussi d’avoir été utile. Ça… ce n’était pas une urgence du dimanche. Mais, par-delà mes grommellements du démarrage, je crois que ça aura valu le coup cette visite hivernale. Pour eux, j’espère. Pour moi aussi, content de mon boulot et de ces rencontres qu’il m’autorise. Rencontre de pauvreté, mais certainement pas de misère.

***

Le premier titre de ce billet était « la Force historique des pauvres », une référence et un hommage à l’ouvrage éponyme de Gustavo Guttiérez. Il n’était en fait pas très adapté à cette histoire. Je lui ai donc préféré ce nouveau titre : la lucarne, cette petite ouverture qui laisse passer la lumière.
La photo a été prise par mon homme. Elle est juste magnifique.

23 Déc 2010

Soir de garde

Un soir, de garde. Le téléphone sonne vers vingt-trois heures.

— Bonjour, ici la régulation du 15. Pouvez-vous voir une dame de quatre-vingt-sept ans qui a fait un malaise et qui se sent oppressée ?

— Groumpf ! Ok, eh bien, j’y vais.

Douze kilomètres de voiture plus tard, j’arrive devant la maison. Le mari m’attend à la porte-fenêtre.

Son épouse est sur le canapé. Elle fait bien quinze ans de moins que son âge.

— Bonsoir ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— J’ai fait un malaise. Je suis tombée d’un seul coup, plus rien ne me tenait, mais je n’ai pas perdu connaissance…

Lui : Elle est tombée comme ça, ici. J’ai essayé de la rattraper, mais je n’avais pas assez de force.

— Bon, d’accord. Et, là, vous vous sentez comment ?

— Un peu oppressée dans la poitrine. Mais ça va mieux.

Lui : C’est arrivé il y a déjà une heure. On ne savait pas quoi faire. Comme elle trouvait que son cœur battait vite, elle a pris un Atarax que lui prescrit le Dr Moustache.

J’examine la dame, je lui fais un électrocardiogramme. Je me félicite qu’il y ait un ancien tracé à la maison pour vérifier si les anomalies que je trouve y étaient déjà. Oui, bon.

— Vous avez combien de tension d’habitude ? Parce que là vous avez 20 sur 9…

— Le Dr Moustache me dit tout le temps qu’elle est normale. Mais il faut que je vous avoue : il y a six mois, le cardiologue a voulu me changer le traitement. Mais j’avais peur que ça augmente les diarrhées que j’ai toujours. Du coup j’ai arrêté le médicament qu’il me disait, mais je n’ai pas pris le nouveau qui…

Lui : Il faut que tu lui expliques tout ! Alors, voilà, il y a trois ans, elle a vu le cardiologue, qui lui a prescrit un médicament qui…

— Bon, d’accord, mais on va rester sur l’urgence, là, si vous voulez bien. Madame : vous avez un peu d’eau dans les poumons et les jambes gonflées, je pense que vous faites une petite poussée d’insuffisance cardiaque. Et de toute manière, un malaise comme vous avez fait, ce n’est peut-être rien de méchant, mais il faut le prendre comme un signal d’alerte. Je vous envoie à l’hôpital.

Lui : En cardiologie ?

— Probablement en cardiologie, mais elle va d’abord transiter par les Urgences pour voir un peu mieux ce qu’il se passe.

— Ah non ! les Urgences, j’y étais il y a deux ans pour mon infarctus. J’y ai traîné trois jours. Avec des lumières, du bruit, partout. S’il m’arrivait de nouveau quelque chose, je préfère crever à la maison que d’aller aux Urgences.

— Oui, mais, là, c’est pour votre épouse.

Elle : C’est vrai que tu ne me remontes pas beaucoup le moral.

Lui : Et ça ne peut pas attendre demain matin ? … Comment je vais faire, moi, à quatre-vingt-sept ans ?!

— Non, ça ne serait pas raisonnable de la laisser ici jusqu’à demain matin.

Dans l’attente de l’ambulance, la consultation s’est poursuivie de la même manière.

Elle qui essayait de ne pas paniquer, mais que je voyais fébrile.

Et lui qui parlait. Beaucoup. Dur, presque dans l’agressivité. Et qui ne parlait que de lui.

L’ambulance est arrivée. Ils ont pris la dame en charge.

Au moment de sortir de la maison, je les ai aperçus s’embrasser. Il avait les yeux rouges et ses larmes coulaient.

Et j’ai mieux compris. Ce n’était probablement pas un homme égoïste et dur. C’était simplement un homme qui avait la trouille.