12 Fév 2010

L’école des cancres

« HbA1C du 12/01 à 10.8%…
Glycémies à jeûn acceptables : 1.10 à 1.20
1.40 à 1.90 en journée
En fait, me dit au passage, la bouche en coeur, qu’il ne prend pas le Glibenclamide du déjeuner parce que c’est le seul médicament qu’il a à midi et que c’est plus simple comme ça.
Il me rend fou ! »  (*)

que j’ai écrit dans son dossier.

Ce n’est même pas vraiment vrai. Il n’arrive plus à me rendre fou.

C’est un de mes cancres.

Je les aime bien mes cancres. Tous des hommes. Tous sympas et bon vivants. Mais comme patients, ils sont vraiment nuls.

Ils sont cardiaques, diabétiques et assez obèses. Parfois ils continuent à fumer.

Ils veulent bien prendre les médicaments en général. Mais pas toujours.

Quant aux habitudes de vie, ils veulent bien faire des efforts. Un peu. Et pas trop longtemps.

De consultation en consultation, ils me racontent leurs écarts, leurs bonnes bouffes et de quoi les arroser. En toute sincérité et avec le sourire. Même pas besoin de leur demander. « Ah, tiens, vous avez encore pris 2 kg ?! » « Oh ben, vous savez, on avait les petits-enfants en vacances / c’était les Fêtes / je mange des sandwichs sur la route / le midi, je suis au restaurant avec les clients / ma femme, elle sait cuisiner ! »

Au début, je fais comme j’ai l’habitude : j’explique tout bien, je fais des schémas, des dessins, j’imprime des fiches conseils, je leur fais faire des enquêtes alimentaires qui ressemblent aux menus étape d’ici…

Et puis, au bout d’un moment, j’arrête.

Comme ce sont des cancres sympas, je ne les envoie pas au coin, je les laisse à leur place. Tant qu’ils se tiennent tranquilles, qu’ils prennent à peu près leurs médicaments, qu’ils font leurs prises de sang, leurs fonds d’œil, … j’arrête de les embêter. Je reste basique et l’ordonnance c’est pour trois mois. Ça leur va.

Ça m’embête quand même un peu. Parce qu’ils sont sympas et que je n’ai pas vraiment envie que leur infarctus ou leur AVC arrive trop vite.

Mais vraiment, il y en a, je ne sais pas comment faire. Je n’arrive pas à trouver les bons mots, les bons leviers à activer. Je ne sais même pas s’il y en a, ni si un autre ferait mieux que moi.

Peut-être pas, peut-être qu’il n’y a rien d’autre à faire que de limiter les dégâts en attendant qu’ils se créent leur propre déclic.

Ou peut-être que si, que c’est juste moi qui ne sait pas m’y prendre avec eux. Et en fait, c’est ça qui me rend fou.

(*) Pour les non médecins :
– HbA1C : c’est un dosage qui permet d’évaluer l’équilibre moyen du diabète durant les 3 derniers mois. En-dessous de 7%, c’est impeccable. Entre 7 et 8%, c’est bof-bof. Au-dessus de 8%, c’est vraiment mauvais. 10,8%, c’est…
– La glycémie, c’est le niveau de sucre dans le sang : normalement c’est 1,0 g à jeûn.
– Le glibenclamide est un des médicaments essentiels dans le traitement du diabète. C’est tout sauf un médicament « optionnel ».