28 Sep 2011

Pardon Alphonse

Pardon.

Pardon, Alphonse.

Il faut dire que, dans l’échelle de mon cœur, tu ne commençais pas avec beaucoup d’atouts en main.

Quand le Dr Moustache est parti à la retraite, tu es venu me trouver.

Avec un dossier aussi lacunaire que ton ordonnance était surchargée d’inutiles potions. Des symptômes compliqués et spécifiques de rien, je m’étais déjà crispé un peu.

Et puis avec ton gilet Lacoste et ta petite moustache fine, coupée au carré, qui surligne simplement ta lèvre et te donne cet air d’officier revêche, j’ai eu du mal à me sentir en empathie.

Et, bien sûr, il fallait que tu sois un prof à la retraite. Car s’il y a une corporation qui est à peine moins déplaisante à soigner que les professions médicales, ce sont quand même les enseignants.

Ah, ça, non, dès la première consultation, j’ai vraiment eu des difficultés à m’enthousiasmer.

Si, au moins, tu avais été un sale con, j’aurais su pourquoi je t’en voulais. Avec mon caractère de cochon, on aurait été au clash et ça aurait été réglé.

Mais, non, tu étais simplement pénible. Pénible comme peut l’être un dépressif dévoré d’angoisses. Pénible comme peut l’être un anxieux dont mon prédécesseur avait cultivé l’hypocondrie, comme on entretient sa vache à lait. Pénible comme peut l’être un prof qui sait beaucoup de choses sauf de se mettre en retrait lorsque ses émotions brouillent les pistes.

Il y a deux semaines, tu as fait venir le médecin de garde en soirée pour un malaise. Le médecin, c’était moi. Le malaise, c’était une attaque de panique qui t’avait submergé. Je n’avais déjà pas été très bon.

Et voilà que tu m’as appelé cet après-midi. Pour me voir en urgence. Parce que ça n’allait pas du tout. Moi, je faisais ma tournée hebdomadaire de visites à domicile, ça ne m’arrangeait pas.

Mais on s’est quand même vus et tu m’as expliqué. Tes insomnies, tes oppressions le soir, tes vertiges. L’ORL que tu as consulté deux fois en quinze jours et qui t’as prescrit du Pipidechat après avoir essayé du Perlimpimpim.

Tu m’as redemandé une nouvelle fois, s’il ne fallait pas revenir à l’antihypertenseur que t’avait arrêté le cardiologue puisque tu avais dix-sept de tension. Et qu’un autre médecin de garde, vu pendant le week-end, t’avait dit de le reprendre. Tu as ajouté que, de toute façon, c’était sûr que ce coup-ci tu l’avais ton cancer.

Je n’ai pas été très pro. Ou même carrément mauvais.

Je crois que je t’ai presque engueulé. Que ça n’avait aucun sens de se mesurer la tension comme ça, quinze fois par jour. Que je t’avais déjà dit de ranger ton satané tensiomètre ou de t’en débarrasser carrément. Que tu te comportais comme un poulet sans tête qui court dans toutes les directions, se cogne et trébuche. Que ton problème c’était la dépression et les angoisses. Que tu n’avais pas de cancer et qu’il fallait laisser un peu de temps aux traitements pour agir.

Et puis j’ai eu honte. Honte de m’en prendre à toi comme ça. Parce que tu souffres vraiment. Pas de ce que tu penses mais, oui, tu souffres. Honte de me rendre compte de la tentation que j’avais d’être encore plus désagréable. Dans l’espoir qu’avec de la chance tu partirais en claquant la porte, que tu te trouverais un autre médecin et que je serai débarrassé de toi.

Je me suis efforcé de me calmer, de t’expliquer. On a passé presque une heure ensemble à tâcher de te rassurer et de dégager une solution. Je ne suis pas sûr qu’on y soit arrivé. Je n’ai quand même pas dû être très bon mais j’ai essayé.
Mais qu’est-ce que j’ai du mal.

Je sais que tu n’es pas bien. Pour de vrai. Je sais que tu appelles au secours. Que, quand tu flippes à vingt-et-une heures, même si tu n’as objectivement rien de méchant, tu es réellement malade.

Je sais que tu mérites d’avoir un médecin, des soignants, qui s’occupent de toi. Comme les autres.

Je ne verrais même pas à qui te confier. Je les connais les confrères du secteur. Je suis à peu près sûr que la plupart n’hésitera pas à te rajouter calmant sur calmant, un scanner à une IRM, un spécialiste à un autre. Je ne crois pas que ce soit ce dont tu as besoin. Et puis, au nom de quoi, t’aurais-je envoyé ailleurs ?

Alors, puisque tu m’as choisi, je vais essayer de le faire mon boulot. Le mieux que je pourrai. Et j’espère que j’y arriverai. Que je parviendrai à t’offrir l’écoute et l’empathie que tu mérites, à garder la tête froide et à m’occuper de toi aussi bien que possible.

Alors que tu me pèses. Et que je ne t’aime pas.

 

 

P.S. Je dédicace ce billet à E. Merci de m’avoir poussé, peut-être sans le savoir, à mettre mes émotions en mots.

7 Mar 2010

Chacun cherche…

Plus d’une fois je me suis dit que, sur certaines ordonnances, j’aurais préféré inscrire « Adoption d’un chien – usage quotidien à volonté » plutôt que « Antidépressor 75 mg 1/j » ou que « Supertrankil 10 mg 1/2 matin et soir »…

Je m’occupe de René.

René a 80 ans et une vieille douleur dans une jambe. Il y a trois ans, cette douleur était pénible mais pas vraiment typique d’un beau diagnostic. On avait fait une série d’examens complémentaires : radios, IRM, EMG, scintigraphie, … et, en-dehors d’une hernie discale assez banale, pas trouvé grand chose à se mettre sous la dent.

Cahin-caha, ça n’allait pas trop mal. Et puis, de toute façon, on parlait surtout d’Émilie qui, elle, avait son compte de soucis.

Il y a deux ans, Émilie a vraiment eu un gros pépin et il a fallu l’hospitaliser. Le soir même, René m’a appelé : sa douleur était horrible et il n’arrivait même plus à se lever. J’ai dû lui faire une ampoule de morphine pour calmer la crise. Et rajouté un comprimé de Supertrankil.

Une semaine après, Émilie est morte.

Et les crises se sont succédées. Les anti-douleurs de base ne faisaient pas grand chose. Avec de la morphine en comprimé, c’était supportable et, de temps en temps, il y avait une « crise » et il fallait venir faire une injection. J’avais rajouté du Supertrankil en systématique même si je n’aime pas beaucoup ça.

On a refait le point avec le rhumatologue et avec le spécialiste de la douleur. Re-batterie d’examens, sans grands résultats. Infiltrations, pas très efficaces. Essai de Poética 100 mg que le rhumato il adore, qui coûte un bras et que le visiteur du labo doit avoir un discours super convaincant. Bof… Et quand même un peu d’Antidépressor 75 pour l’aider à remonter la pente et pour l’effet sur les douleurs neurologiques.

Avec le temps, ça a fini par se calmer un peu. Les crises sont devenues plus rares, les doses de morphine plus légères. Mais je le voyais quand même assez régulièrement, René, pour sa douleur de la jambe et pour d’autres bobos.

Il y a 6 mois, une chatte errante a eu la bonne idée de venir faire une portée de chatons dans son tas de bois. Et la mauvaise idée de se faire écraser 3 semaines plus tard.

Il n’en voulait pas de chats, René : trop de contraintes. Et puis qui est-ce qui s’en occuperait s’il devait aller à l’hôpital ou bien chez sa fille qui habite en ville ?

Mais, bon, trois chatons qui crient famine devant sa véranda, il fallait bien les nourrir. René leur a acheté des croquettes.

Il a pu trouver quelqu’un pour en prendre un mais il en restait deux.

Et finalement, la gamelle de croquettes est passé de l’extérieur à l’intérieur de la véranda. Pour finir dans la cuisine.

Le croirez-vous ? Ça fait, 6 mois que je ne vois plus René que tous les deux mois pour son renouvellement. Il lui faut bien encore du Paracétamol et on n’a pas encore arrêté l’Antidépressor. Mais le Supertrankil et la morphine, c’est fini.

Ordonnance pour 3 mois :

– Adoption d’un chien – usage quotidien, à volonté

 

Edition du 30/08/11

L’amie Laurel m’a gratifié d’un dessin pour illustrer ce billet :


26 Fév 2010

Tempus fugit

J’ai revu Gérard et Madeleine. Ça ne va pas trop mal. Physiquement.

Gérard n’a pas un sommeil extraordinaire : il ronfle, il s’agite un peu, sa prostate marque les heures…

A côté, Madeleine veille et ne dort pas beaucoup. Elle guette la respiration, les mouvements, les ronflements de Gérard.

En fin de visite, elle m’entraîne dans la cave pour me dégoter un pot de confiture qu’elle a faite. Et, pour faire bonne mesure, un pot des rillettes concoctées par Gérard.

Elle me dit ses nuits blanches : « Que voulez-vous ? Je sais bien que ça arrivera, à nos âges… Mais vous imaginez ! Si un jour il meurt à côté de moi dans le lit ? Qu’est-ce que je vais faire ? »

Et moi, qu’est ce que je pouvais lui dire ? « Allons, allons, que racontez-vous là ! Vous vous faites des idées. » ?

Eh bien, non. Il a 91 ans, il est cardiaque et, objectivement, statistiquement, il risque de mourir bientôt. Demain ? Dans un mois ? L’an prochain ou dans 10 ans ? Qui sait ? Mais on est plus près de la fin que du début, ça c’est sûr.

J’ai essayé de lui dire, à Madeleine, qu’on n’en savait rien. Qu’il n’avait pas de maladie grave qui pouvait laisser prévoir que ça tournerait vinaigre bientôt. Qu’ils pouvaient encore être ensemble pendant des années et que ce serait bien dommage de se gâcher le temps restant en se faisant tout ce souci.

N’empêche.

Je sais bien ce qu’on raconte. Que la mort fait partie de la vie, que c’est comme ça, que ça ne sert à rien d’être triste, et tout le tintouin.

N’empêche.

J’en ai déjà fait des certificats de décès, vu des familles en larmes, essayé de consoler des veufs, des veuves, des enfants. J’ai appris à garder de la distance avec ça, à me protéger.

N’empêche.

N’empêche que je sais bien que malgré tout ce qu’on dit, quand on se rend compte qu’il ne reste plus grand chose dans le sablier, pour ses proches encore plus que pour soi-même. Eh bien, on a la trouille.

Et ce sont bien mes propres angoisses qui se sont soulevées quand Madeleine m’a dit les siennes.

Que pouvais-je lui répondre ?