10 Fév 2013

Lucarne

Famille Bhîl

Dimanche de garde, le régulateur du 15 m’appelle pour un gamin de 13 ans. Il a de la fièvre depuis hier et mal au ventre depuis 10 jours. Ce serait bien que j’y aille pour vérifier que ce n’est pas une appendicite.

Je grommelle un peu qu’une appendicite qui durerait depuis 10 jours, ce serait assez original, mais ce n’est pas trop loin et on est en début d’après-midi. Le père m’explique au téléphone qu’il n’a pas de moyen de transport, j’y vais.

Milieu modeste. Très. Des relents de tabac dans le salon qui sert de hall d’entrée. Je monte à l’étage.

Le bonhomme dort dans son lit. Une chambre un peu en bazar, pas très soignée sans être repoussante.

Il se réveille et me dit ses symptômes. Il est plutôt sympa et m’étonne un peu : ses explications sont simples, claires et précises. Il a déjà vu un confrère 10 jours plus tôt pour ses maux de ventre : Spasfon et nifuroxazide. Rien aurait sûrement été mieux. Et puis ça leur aurait économisé quelques sous en s’épargnant ce produit non remboursé.

Je commençais à peine que sa soeur, un peu plus jeune, déboule dans la chambre.

— Dis voir docteur, je peux te demander quelque chose? Depuis longtemps, j’ai le minou qui me brûle des fois. Et puis aussi, j’ai de la conjonctivite.

Je lui réponds que, ok, on verra ça, mais que je dois d’abord finir avec son frère.

Le père s’était absenté un moment, il revient avec, à la main, le papier qu’il cherchait. Je ne suis pas surpris, c’est son attestation de CMU.

Je finis par expliquer qu’on est en pleine épidémie de grippe que c’est ce qui cause la fièvre du fiston et que les maux de ventre c’est une constipation.

— C’est très possible, il en a déjà eu.

Je prépare l’ordonnance. Il y a encore assez de stocks de paracétamol et d’ibuprofène à la maison pour aller jusqu’à demain quand quelqu’un pourra le conduire à la pharmacie.

Changement de chambre c’est au tour de la petite soeur. On s’assoit, même impression de fraîcheur et de maturité mélangées. Une confiance offerte d’emblée. Elle me montre un livre « Mes recettes de grand-mère »

— Regarde, docteur, là il y a la conjonctivite, page 55, c’est ce que j’ai. Mais ce que j’ai au minou, je ne l’ai pas trouvé.

Le père, qui est là, m’explique :

— Ma femme est morte d’un cancer de l’utérus, alors je suis un peu inquiet.

Je m’efforce de le rassurer, ça n’a rien à voir. Et d’ailleurs, vu les symptômes et l’examen normal, ce n’est probablement qu’une affaire d’hygiène un peu excessive.

— Vous avez les carnets de santé?

— Ah… oui, je vais les chercher…

Moment d’archéologie. Pendant ce temps, dans cette chambre mal éclairée, nous regardons avec la petite son livre de recettes de grand-mère. Je lui explique que certaines peuvent être intéressantes, mais que les décoctions de fleurs dans les yeux, c’est pas le plus génial.

Retour du père et des carnets. Je complète, je feuillette. Trois ans de retard de vaccin pour l’un, cinq ans pour l’autre, pareil pour la soeur qui est restée à jouer dans sa chambre. Le père se décompose, gêné, il s’excuse :

— Je n’y pensais pas du tout. C’était mon épouse qui s’occupait de ça. C’est grave?

— Non, pas vraiment. On va rattraper ça et puis c’est tout.

Moins grave sûrement que ces médecins qui ont bien dû examiner la fratrie ces dernières années sans vérifier les carnets. Et puis ne te bile pas, je vois que tu galères, mais tu ne m’as pas l’air d’être un mauvais père. Je crois que tu ne t’en sors pas si mal que ça avec ce que le sort t’a laissé. Se démerder seul à ton âge, avec trois gamins, tu ne l’avais pas prévu, hein. Mais, ça, je l’ai gardé pour moi.

Trois prescriptions, deux feuilles de soins, je redescends vers la sortie.

Finalement heureux de cette petite tranche de vie. Une simple lucarne sur cette famille. Visiblement pas beaucoup d’atouts dans les mains, pourtant, confiant pour leur avenir. La conviction qu’ils sauront s’en sortir pas trop mal.

La conviction aussi d’avoir été utile. Ça… ce n’était pas une urgence du dimanche. Mais, par-delà mes grommellements du démarrage, je crois que ça aura valu le coup cette visite hivernale. Pour eux, j’espère. Pour moi aussi, content de mon boulot et de ces rencontres qu’il m’autorise. Rencontre de pauvreté, mais certainement pas de misère.

***

Le premier titre de ce billet était « la Force historique des pauvres », une référence et un hommage à l’ouvrage éponyme de Gustavo Guttiérez. Il n’était en fait pas très adapté à cette histoire. Je lui ai donc préféré ce nouveau titre : la lucarne, cette petite ouverture qui laisse passer la lumière.
La photo a été prise par mon homme. Elle est juste magnifique.

21 Jan 2013

Maladite

Les gens, quand ils sont malades, ils aiment avoir un beau diagnostic.

Si ce n’est pas un mot compliqué, si ça ne provient pas du grec ou du latin, si ça ne finit pas en « ite » et que ça ne contient pas assez de « h » ou de « y », ça ne fait pas assez sérieux et ils ont l’impression d’être venus pour rien.

S’ils arrivent avec le nez qui coule, un peu de toux et une petite fièvre, ils ne vous laisseront jamais leur dire « Oui, bon, vous avez un rhume et vous êtes un peu mal fichu. Reposez-vous. » Ils penseront qu’il n’y a pas besoin d’avoir fait dix ans d’études et de réclamer vingt-trois euros pour ça. Leur voisine le fait aussi bien et c’est gratuit.

Même si on leur dit « C’est un virus. Ce n’est pas très grave. », ça risque de ne pas suffire. Un virus ? D’accord, mais quel virus ? Et puis ce n’est pas un diagnostic ça « un virus ». Rendez-moi mon chèque espèce de charlatan.

Parfois, quand j’ai affaire à des patients de bonne volonté, j’essaie de leur expliquer.

Je leur dis que, le plus souvent, les bactéries se fixent sur un organe précis, mais que les virus, eux, ils envahissent un peu tout l’organisme. Que, en particulier, les virus qui vous rentrent dans le nez quand c’est l’hiver, ils se diffusent toujours un peu partout : le nez, les sinus, la gorge, la trachée, les bronches, occasionnellement les oreilles et les yeux.

J’explique que d’avoir le nez qui coule, puis de tousser quand « ça descend sur les bronches » c’est l’évolution normale et assez inévitable, que je ne connais rien qui puisse empêcher ça.

Que rhinite, sinusite, pharyngite, trachéite ou bronchite, c’est souvent un peu kif-kite.

Et que, de toute manière, on s’en fiche un poil puisque ça revient au même et que le traitement (ou, le plus souvent, l’absence de traitement) est identique.

Mais ça prend un moment à exposer et ça ne marche pas à tous les coups. Avec certains patients, ça ne marchera jamais.

Ils ne voudront pas de ces explications, croiront que je cherche à me débarrasser d’eux et se diront qu’ils ont vraiment perdu leur temps à venir me voir.

C’est pourquoi il m’arrive de mentir un peu et, pour avoir l’air sérieux, de déclarer « C’est une rhinopharyngite que vous avez ! » Ou, parfois, une bronchite. Alors qu’en fait je n’en sais rien et que je me dis juste que c’est un bon rhume.

Et quand j’évoque le traitement, avec ces patients, je sais qu’il ne faut pas dire « Lavez-vous le nez avec de l’eau salée. » Ils feraient la moue, la mine peu convaincue, et iraient peut-être chez le pharmacien se faire refiler une saleté à base de pseudoéphédrine.

Avec eux, il faut parler de « drainage rhino-pharyngé avec une solution de sérum physiologique. » Alors seulement, ils trouveront qu’on les a pris au sérieux. Ils penseront qu’une telle science vaut bien vingt-trois euros et feront le chèque avec reconnaissance.

Ils iront ensuite voir leur femme, leur mari ou une voisine et lui diront, l’air grave, « Tu vois, tu pensais que j’avais seulement un rhume. Eh bien, le docteur a dit que j’avais une rhinopharyngite ! »

***

Pour le livre, l’amie BlaguiBlago a réalisé ce dessin. Merci !


2 Jan 2013

Gé Pride

Certains peuvent parfois me reprocher d’être frimeur ou orgueilleux. Quand je tweete mes belles sutures , quand je photographie mon macaron de « Lecteur émérite Prescrire », quand je m’aventure à affirmer ce qui peut être bien ou mal dans le champ médical.

J’espère le faire avec un peu de nuances et, autant que possible, avec humour.

Donneur de leçons ? C’est possible, je suis mauvais juge. Et si j’ai pu en blesser ou vexer d’aucun, j’en suis désolé.

Mais il n’y a pas que ça.

Depuis que ce blog existe, au fil des commentaires, des échanges sur Twitter, des mails reçus, des rencontres nouées lors de mes séances de dédicaces, j’ai découvert, un peu incrédule, que ce que je pouvais écrire avait de l’importance pour certains. Plus particulièrement pour les jeunes médecins, généralistes ou non, à qui je donne à voir, de même que d’autres blogueurs, une version de la médecine générale qui leur échappait souvent jusque là.

C’est ainsi que progressivement, et en toute immodestie, j’ai accepté cette fonction. Avec d’autres, plus jeunes ou plus vieux, qui écrivent ou dessinent, nous nous donnons à voir. Et, au-delà, nous donnons à voir cette version de la médecine générale qui nous tient à coeur et que nous voulons exemplaire même si nous savons que notre réalité quotidienne ne sera jamais vraiment à la hauteur de nos idéaux.

Si je mets en ligne des photos de mes gestes techniques, je vous dis aussi « Osez ! Ayez confiance en vous et en vos compétences techniques, ce n’est pas si compliqué et effrayant que ce qu’on essaie de vous faire croire. »

Si je raconte de « belles histoires », cela signifie aussi « Je sais que ces histoires, nous en vivons tous. Soyez fiers d’être utiles et au plus proche des humains. »

Si je dénonce les Docteurs Moustache de tous poils, entendez « N’ayez pas peur de dénoncer les vrais cons, les malhonnêtes et les charlatans. Ils existent et nous n’avons pas à être solidaire de ceux qui déshonorent nos rêves. »

Si je montre mes « médailles Prescrire », je proclame « Les généralistes aussi peuvent avoir de solides connaissances scientifiques. Donnez-vous les moyens, ce n’est pas si difficile et vous n’aurez alors plus rien à redouter des autres spécialités qui, trop souvent, vous méprisent. »

Soyez fiers d’être généralistes comme je peux l’être. Si nous sommes la piétaille de la médecine, les pieds dans la boue du quotidien, nous pouvons aussi en être l’élite. Ne vous laissez pas dire que vous seriez médiocres simplement parce que vous êtes généraliste, car aucun spécialiste hospitalier ne serait capable de faire votre travail à votre place.

Exigeants envers nous-mêmes, nous pourrons l’être envers les autres. Soyons rigoureux et, forts de notre valeur, nous n’aurons aucune leçon à recevoir.

Pas plus que nous n’aurons à en donner aux autres spécialistes lorsqu’ils sont compétents et qu’ils acceptent de nouer, sur un pied d’égalité, un partenariat fructueux pour la santé de nos patients.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire : j’ai une grande confiance envers les nouvelles générations de médecins. Je laisse à d’autres leurs rengaines nostalgiques et méprisantes car je vois monter parmi les plus jeunes des exigences scientifiques, tout comme des préoccupations éthiques, de plus en plus fortes.

Alors aux médecins généralistes actuels et futurs : cap sur l’avenir, soyez fiers de votre travail, ayez confiance, osez !

Et puisque c’est l’occasion parfaite, à tous mes lecteurs, je souhaite une excellente nouvelle année. Que 2013 vous soit fraternelle, audacieuse et lumineuse.


10 Déc 2012

Syntax error

Récemment, Perruche en automne a écrit un excellent texte au sujet de l’erreur en médecine. Il partait d’un exposé brillant de Brian Goldman que vous pouvez voir ici (utilisez l’onglet « show transcript » pour avoir les sous-titres en français).

Suite à cet article, la parole s’est libérée et plusieurs amis blogueurs ont fait part de leurs amères expériences : Dr FoulardJohn Snow ou DocteurGeCe, par exemple. Nfkb avait écrit un texte similaire il y a quelques mois.

Nous commettons tous des erreurs. C’est inévitable. Vouloir le cacher ne fait qu’alimenter notre culpabilité et ne permet pas d’avancer.

J’ai déjà raconté quelques-unes de mes erreurs, heureusement sans conséquences : ici ou ici.

Je ne crois pas avoir commis de faute jusqu’à présent. Car il me semble essentiel de distinguer l’erreur de la faute, celle-ci relevant d’une négligence coupable, même si le distinguo n’est pas toujours évident.

Je vais vous raconter une erreur qui m’a bien fait cogiter.

Oh ! C’était une tout petite erreur en réalité.

Mais la patiente est morte.

Même si ça n’avait peut-être aucun rapport.

Germaine avait des tas de problèmes de santé. Graves et possiblement mortels à plus ou moins brèves échéance.

Elle avait en particulier une grosse insuffisance rénale qui lui provoquait de l’anémie. Comme tout bon coureur cycliste, on lui faisait donc des injections d’EPO chaque semaine.

Un jour, après une visite chez son néphrologue, celui-ci m’avait suggéré de réduire un peu la dose de 5 000 à 3 000 unités par semaine.

J’avais donc fait la prescription dans mon logiciel. A l’époque, pour prescrire de l’EPO, l’écran de choix du traitement ressemblait à ça :

(Vous la sentez arriver l’erreur ?)

Et ma prescription, ça avait donné ça :

Et là ? Vous la voyez ?

Evidemment, les problèmes arrivent généralement suite à un enchaînement de couacs. Parce que si, vous, vous avez repéré l’erreur, ça n’avait été le cas ni du pharmacien qui avait délivré la boite, ni de l’infirmière qui faisait les injections. Les filets de sécurité qui auraient pu rattraper ma connerie étaient percés.

Un mois plus tard, je passais chez Germaine en visite. Vu le prix de ces produits, je suis allé voir dans son réfrigérateur ce qu’il lui restait comme EPO.

Et c’est là que j’ai vu la boite de 30 000 unités. Dix fois la dose prévue.

La loi de Murphy étant ce qu’elle est, c’est bien sûr ce jour là que j’avais laissé, pour la seule fois en 7 ans, mon tensiomètre au cabinet avant de partir en visite. Un externe m’accompagnait, je crois qu’il a vu que je n’en menais pas large.

La patiente se portait bien malgré tout et j’ai donc mandaté les infirmières pour venir la surveiller chaque jour et pour prélever un bilan le lendemain. Un bilan tout à fait rassurant, le taux d’hémoglobine était dans les clous.

Mais Germaine est décédée cinq jours plus tard, dans la nuit, sans crier gare.

Etait-ce en lien avec mon erreur ? Je n’en saurai jamais rien. Probablement pas vu la normalité du bilan et l’ensemble des maladies qui se battaient pour savoir qui aurait le dernier mot.

Mais, quand même. Ce n’est rien de dire que je m’en suis voulu et que je n’étais pas fier de moi. Obsessionnel que je suis, j’avais fait cette stupide erreur et une femme en était peut-être morte avant son heure.

J’ai fait la seule chose utile que je pouvais faire à ce moment là : une déclaration de pharmacovigilance.

Et si vous êtes médecin et que vous utilisez un logiciel et une base médicamenteuse, vous pouvez aller voir les prescriptions d’EPO. Elles ressemblent à ça dorénavant :

Si cet idiot de classement « alphabétique » persiste (10 000, 2 000, 20 000, 3 000, 30 000…) au moins il y a un espace entre le dénominateur et les milliers.

C’est grâce à Germaine.

P.S. Pour illustrer ce billet, je me suis permis de reprendre le dessin accompagnant le « Gamberges », sur la même thématique, parue dans le n°348 d’octobre 2012 de la Revue Prescrire. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas.

26 Nov 2012

Biscottes

Je n’aurais pas dû m’occuper de Mimi.

Elle habitait un village bien trop éloigné de mon cabinet. Pas du tout mon secteur.

Je connaissais son neveu et il m’avait demandé de prendre le relais pour elle après une hospitalisation. Elle était veuve, n’avait pas d’enfants, elle était sous tutelle. Moi, j’étais installé depuis à peine un an, j’avais encore un peu de temps, j’ai dit oui.

Elle était suivie par un neurologue pour une soi-disant maladie d’Alzheimer. Il lui avait collé des médicaments inutiles et même dangereux pour sa grosse insuffisance cardiaque. Avec son diabète en plus, elle n’avait vraiment pas besoin de ça. J’avais commencé par faire du ménage.

Il faut admettre qu’elle n’avait plus toute sa tête depuis un moment. Encore suffisamment pour reconnaître ses proches, circuler dans sa maison, manger seule les repas préparés. Mais pas beaucoup plus. Quand j’arrivais chez elle, je la saluais :

— Bonjour Mme Mimi, vous savez qui je suis ?

Elle me regardait, me souriait, me répondait « Oui, bien sûr », me souriait encore. Puis ses yeux allaient vers ma sacoche, la scrutaient un instant.

— Ah ! Mais vous êtes le Docteur.

Sa chance c’est qu’elle n’a jamais été fugueuse. Elle ne bougeait pas de son intérieur, tentait rarement une rapide incursion dans son jardinet.

Petit à petit, les conditions de son maintien à domicile s’étaient organisées. Nous avions fait une réunion à mon cabinet avec la tutrice, l’infirmière du village, le neveu et un cousin. Chacun avait décidé de faire de son mieux. Et même un peu plus. Aucun de nous n’avait eu tant que ça à prendre sur soi : Mimi était aussi rigolote que gentille.

La télécommande de la télé avait été retirée et on avait vissé un cache en bois devant l’appareil ne laissant accessible que le bouton de marche : ça évitait qu’elle dérègle tout. Le gaz avait été coupé, une plaque à induction achetée. Comme elle était incapable de se modérer, le pain était planqué dans la cabane du jardin.

Nous avions tout de même fini par lui enlever la téléalarme : elle l’utilisait un peu n’importe comment et ça commençait à être rude pour l’entourage qui était régulièrement appelé en pleine nuit. Ils culpabilisaient de cette décision et j’en avais fait une prescription médicale. Il me semblait que Mimi gagnait davantage à conserver de la famille présente et aidante, et tant pis pour le risque de chute, plutôt que de les laisser s’épuiser et de n’avoir que la maison de retraite pour alternative.

Il y a un an et demi, Mimi était tombée, s’était ouvert le crâne et les pompiers l’avaient emmenée se faire recoudre aux Urgences sans que je sois au courant. Là-bas, une interne avait eu la présence d’esprit de m’appeler. Je lui avais expliqué la situation et dit qu’il serait sûrement préférable que Mimi rentre rapidement chez elle. Elle était d’accord.

Mais ils m’avaient rappelé une demi-heure plus tard pour me dire qu’elle paraissait trop instable et qu’ils allaient la garder dans un service.

— Bon, je ne l’ai pas sous les yeux. Si ça vous semble indispensable, d’accord. Mais le moins longtemps possible s’il vous plaît.

Et Mimi m’était sortie de l’esprit. Jusqu’à son retour chez elle un mois après. Grabataire.

Classique cercle vicieux : plus elle restait à l’hôpital, plus elle se dégradait. Plus elle déclinait, plus elle les inquiétait et plus on la gardait. Heureusement pour elle, elle avait une si petite retraite qu’une institution n’était guère envisageable. Provoquant la contrariété du confrère hospitalier, qui soulignait « qu’aucune autre solution n’avait été trouvée par la tutrice » et qui jugeait que le « retour à domicile serait difficile ».

De fait, Mimi ne se levait plus, elle restait clouée au lit avec des couches alors qu’elle allait toujours seule aux toilettes jusque-là.

Grosse panique de la famille et des infirmières qui ne savaient pas comment s’en sortir.

J’avais tâché de rassurer ceux que je voyais prêts à flancher, remotivé les infirmières et annoncé, sans trop y croire, qu’on se donnait un mois pour essayer d’inverser la tendance. Ils ont bien voulu tenter le coup. Le médecin-conseil a accepté qu’une ambulance emmène Mimi quatre fois par semaine jusque chez la kiné, à dix-huit kilomètres de là.

Trois semaines plus tard, elle remarchait avec son déambulateur. L’infirmière m’avait raconté en riant ses premiers pas. La gourmandise l’avait emporté : c’était pour s’emparer d’une boite à sucres oubliée sur le buffet de la cuisine que Mimi était repartie à la conquête de la station debout.

Encore un mois et je félicitais toute l’équipe dans le cahier de transmission pour être parvenus à retrouver la situation antérieure.

Depuis, je continuais à passer faire les renouvellements tous les deux mois. Parfois, l’infirmière me faisait venir pour un problème intercurrent, mais c’était rare.

Ce dimanche, lorsque j’ai allumé mon portable, j’avais un message qu’elle m’avait laissé deux heures plus tôt.

Mimi avait fait un malaise, les pompiers essayaient de la réanimer, si je voulais bien téléphoner, ce serait gentil.

Quand j’ai rappelé, l’infirmière m’a confirmé que c’était fini, que les secours avaient abandonné après quarante-cinq minutes de réanimation, mais que, de toute façon, personne n’y avait vraiment cru et que c’était mieux ainsi.

Elle m’avait raconté qu’elle était là quand Mimi allait prendre son petit-déjeuner. Elle était attablée, recomptait ses biscottes, comme d’habitude. Et, comme d’habitude, elle râlait qu’on ne lui en avait mis que trois. Et puis elle avait arrêté de compter « Je vais m’coucher. J’sais pas c’que j’ai, j’ai l’diable en moi. »

Et elle était tombée raide, le visage sur la table.

L’infirmière culpabilisait, elle se demandait si elle avait manqué un élément qui aurait pu changer les choses. J’étais également un peu mal à l’aise : j’avais renouvelé son traitement quelques jours plus tôt et n’avais rien remarqué d’anormal.

Et puis, finalement, nous nous sommes remémoré quelques bons moments, quelques anecdotes amusantes, nous avons ri un peu. Et convenu que ça devait bien arriver à son âge. Qu’après ce bel accompagnement pendant des années, Mimi avait eu droit à une sortie de scène aussi sympa qu’on pouvait l’espérer.

Sans vraiment avoir le temps de s’en rendre compte, elle était morte chez elle, sans douleur, pratiquement dans les bras de l’infirmière qu’elle connaissait bien et qu’elle aimait.

Le nez dans ses précieuses biscottes.


6 Nov 2012

Game over

Salut Pedro,

J’ai bien vu que tu avais du mal à le croire, quand je t’ai dit que je ne m’occuperai plus de toi et que tu devais te trouver un nouveau médecin. Tu t’es demandé si j’étais sérieux et puis tu as essayé de négocier. Mais je t’ai confirmé qu’il n’y avait rien à négocier, que je n’en pouvais plus et que, du coup, je ne serai plus capable de te suivre correctement.

La première fois que je t’ai vu, il y a 4 ans, c’était pour un rhume. J’ai tout de suite bien aimé ton accent et ton côté méditerranéen. Ça me changeait de tous mes Anglais et mes Hollandais.

Peu de temps après, tu es revenu me voir parce que tu avais mal à l’épaule, ta foutue épaule. Pas forcément étonnant chez un peintre en bâtiment qui passe une bonne partie de ses journées les bras en l’air. Tu n’avais pas voulu que je te mette en arrêt de travail cette fois-là, alors que je te le proposais. Je continue à me demander si ça avait été sincère ou si c’était calculé.

En tout cas, 15 jours plus tard ça n’allait pas mieux et tu m’as réclamé un arrêt. En accident de travail puisque la douleur avait commencé après un choc.

Depuis, ça n’a pas cessé.

Je ne te voyais presque que pour ça : tes douleurs d’épaule. Toujours en accident de travail. Ou en maladie professionnelle en fonction de ce que j’arrivais à négocier avec le médecin-conseil.

À chaque fois c’était pareil : tu venais avec ton papier violet de l’employeur qui mentionnait une chute, ou un choc. Je t’examinais et, oui, tu pouvais avoir des raisons de souffrir : ton épaule n’était pas en très bon état. Je te prescrivais les soins nécessaires, je te mettais en arrêt, pour quelques semaines.

Et, pourtant, je savais que je me faisais des illusions. Je continuais de te faire des arrêts pour 15 ou 20 jours en te disant, et en me disant, que ça devrait aller. Et ça n’allait jamais, il fallait prolonger encore et encore. Des mois.

Prolonger parce que tu avais toujours mal, ou parce qu’on n’arrivait pas à avoir des rendez-vous chez les spécialistes ou pour une IRM avant des semaines et qu’on devait bien faire durer jusque-là.

Je viens de faire le compte : en moins de quatre ans, tu as été en arrêt 22 mois au total, en six fois.

Certes, ton épaule est bien abimée et ton travail y contribue largement. Seulement, tu vois, tu n’as que 51 ans et la retraite c’est pas pour tout de suite. Ton épaule est trop endommagée pour continuer à travailler avec les bras en l’air, mais pas assez non plus pour qu’on te mette une prothèse ou qu’on te déclare en invalidité.

Alors qu’est-ce qu’on fait ?

C’est bien le problème : tu n’as jamais voulu envisager autre chose. Tout ce que tu demandais, c’était de bosser quelques mois jusqu’au prochain arrêt prolongé. Ok, ce n’est pas facile de changer de travail à ton âge et dans ton créneau, mais tu n’as même jamais voulu y réfléchir sérieusement.

J’ai appelé le médecin conseil pour essayer de trouver des solutions ou pour le calmer quand ça coinçait avec toi. J’ai tenté de contacter la médecine du travail qui ne m’a jamais rappelé malgré mes messages, et que tu t’es bien gardé de relancer.

Et sur un plan médical non plus, tu n’as jamais trop voulu avancer. Une infiltration ? Ah non, tu as peur des aiguilles. La kiné ? Tu mettais des semaines à en trouver le chemin. Des avis spécialisés ? Pas la peine si ce n’était pas moi-même qui prenais le rendez-vous.

Je ne sais pas ce que tu veux.

J’en suis arrivé à me demander ce que tu faisais de tes arrêts. Est-ce que tu travailles au black ? Est-ce que c’est un arrangement avec ton patron qui préfére réguler sa main d’oeuvre ainsi en fonction des chantiers, en faisant payer la Sécu pour les périodes creuses ?

Tu vois, je me suis aussi demandé si ces grosses plaques de touron que tu me ramenais du pays, c’était des petits cadeaux sincères ou bien si c’était pour acheter ma complaisance ?

L’autre jour, tu es revenu. C’était ton dernier arrêt en date, parce que tu t’étais cogné l’épaule en tombant. Il durait depuis 6 semaines et devait finir le lendemain. Eh bien, quand tu m’as dit que oui-au-fait, tu avais aussi mal dans la jambe, là, toute la jambe et toute la cuisse avec des fourmillements partout, devant, derrière, dans tous les orteils et que tu avais mal dès que j’appuyais quelque part, j’ai eu du mal à te croire. Et quand tu m’as dit que c’était apparu en même temps que ta chute et qu’il fallait le faire passer en accident du travail, alors qu’on s’était vu 4 fois, que tu ne m’avais rien dit et que rien ne le mentionnait dans le certificat de l’employeur, j’ai craqué.

Ah oui, tu étais interloqué. Tu m’as dit que tu n’étais pas un menteur, que tu avais vraiment mal et que c’était vraiment arrivé en tombant au boulot.

Je n’en sais rien si tu as mal, je n’ai pas de moyen de mesurer ça objectivement. Je n’en sais rien si c’est arrivé au travail, je n’étais pas là.

Mais j’ai tellement de doutes, tellement de suspicion que, de toute façon, je ne m’occuperai plus correctement de toi.

Je t’ai prolongé d’une semaine pour que tu aies le temps de te retourner et je t’ai demandé de trouver un autre confrère. Un médecin qui aurait un regard neuf et qui ne te verrait pas à travers un brouillard de préjugés. Je crois que tu ne le mérites pas.

Tu vois, si demain tu fais un infarctus, je serais capable de passer à côté en me disant que c’est un nouveau truc pour te mettre en arrêt. Est-ce que tu le comprends ?

Voilà, je suis désolé que nos chemins se séparent. Ton accent, ta jovialité, les plaques de touron vont me manquer.

Peut-être que je me trompe, que tu es juste un mec qui n’a pas de chance et pas le choix. Mais, sincèrement, je crois que je ne peux pas bosser correctement si je ne te fais plus confiance.


22 Oct 2012

Pulsations

Flux paresseux, vivant, rapide ou déréglé,
Intime et bref instant, mes doigts sur ton poignet.

P.S. L’ensemble des photos a été réalisé avec l’autorisation des patients pour un « projet artistique ».

2 Oct 2012

Airbus

Thierry est un rescapé.

Lorsque je l’ai vu la première fois, cela faisait déjà une paire d’années qu’il avait fait son premier infarctus. À trente-six ans.

Pourtant, petite victoire, c’est le premier homme de sa famille, sur trois générations, à dépasser les cinquante ans. Infarctus, attaques cérébrales, artérite, néphropathie, sa généalogie est une encyclopédie médicale.

À peu près toutes ses artères se sont bouchées, les unes après les autres. Une bonne partie a déjà été désobstruée. Je ne suis plus très sûr du nombre d’interventions et de la quantité de stents (1) que son corps renferme.

Pourtant, il n’a jamais fumé ! Mais c’est vraiment le seul facteur de risque cardio-vasculaire qu’il n’a pas. Pour le reste, c’est la « complète ».

Bien sûr, il a une liste de médicaments absolument effrayante. Une douzaine de produits plus dangereux et délicats à manipuler les uns que les autres. Et le plus souvent, au maximum de la dose possible. Des traitements tout aussi vitaux pour lui qu’ils sont risqués.

On dit généralement que les interactions sont inévitables à partir de trois ou quatre substances différentes. Vous pouvez imaginer l’imbroglio dans le cas présent.

Il est venu me voir dans les premiers mois de mon installation. Auparavant, il était suivi par le pire charlatan des environs, bien pire que le Dr Moustache. Un médecin qui recrute ses patients-électeurs vingt-cinq kilomètres à la ronde, qui se vante de comptabiliser soixante à soixante-dix « actes » par jour et qui fait vraiment n’importe quoi. Un personnage d’autant plus répugnant qu’il intervient en particulier dans les milieux les plus modestes.

Je relis avec consternation ce que j’avais noté la première fois que je l’avais vu :

« Souhaite changer de MT. Situation catastrophique sur le plan des facteurs de risque.
1) Diabète : dernière HbA1C à 10,3%
Début de l’insuline le 27/01.  Doses adaptées par l’infirmière, a priori sans protocole clairement établi.
2) Anticoagulation
Pourquoi un AVK  ? A voir selon dossier
INR à 4,0 : est redescendu à 3/4 cp au lieu de 1. Ne reçoit aucune indication précise pour l’adaptation des doses (le médecin lui dirait de « se débrouiller avec les résultats »)
3) Cholestérol : LDL 2,04 g !!! Sous Lipanthyl (2)


Pas d’examen des yeux de fait depuis au moins 2 ans
Pas de microalbuminurie de faite
=> pour l’instant on adapte le Previscan et on récupère le dossier
Prévoir hospitalisation programmée pour essayer de rééquilibrer tout ça ? »

J’ai beaucoup d’affection pour Thierry et sa famille. Ce sont des gens extrêmement modestes : CMU, HLM, invalidité et pourtant ils ne déméritent pas. Son épouse travaille durement pour ramener un salaire à la maison. Lui l’aide comme il peut. Il ne sait pas lire.

Ce sont des patients vraiment attachants : très gentils, hyper sérieux avec les traitements et les — nombreux — rendez-vous.

D’ailleurs, les résultats sont là, au moins en partie. Thierry est toujours très obèse, mais il a perdu tranquillement une quinzaine de kilos, le diabète et le cholestérol sont presque dans les clous et il n’y a plus eu de gros pépin depuis cinq ans.

On a convenu qu’on en restait à des ordonnances mensuelles. Trop de problèmes à gérer, de courriers à faire, de rendez-vous à planifier. À l’inverse, quand ils ont un empêchement, ils m’appellent et je fais une prescription sans le revoir. Je sais que c’est occasionnel et que le suivi est rigoureux.

Même en le voyant très régulièrement, c’est exceptionnel que j’arrive à boucler la consultation dans les vingt minutes prévues. On déborde presque toujours.

En médecine générale, il y a des choses vraiment faciles à gérer. À peine besoin de réfléchir, on déroule. Une angine blanche chez un patient lambda, c’est simple comme de la trottinette.

Pour beaucoup de mes autres consultations, ça reste assez abordable : deux-trois cadrans, quelques leviers à actionner, l’un ou l’autre bouton.

Mais quand Thierry arrive dans mon cabinet et qu’il s’assoit en face de moi, quand j’ouvre son dossier et que clignotent alertes et pense-bêtes, quand je me prends à relire les diverses lettres reçues récemment, les résultats de prises de sang, et qu’il me faut la molette de la souris pour afficher tous ses traitements et ses antécédents, j’ai bien souvent l’impression de me retrouver dans la cabine d’un gros porteur.

Dans un cockpit aux multiples cadrans, aux dizaines de boutons et de leviers avec des lumières rouges et vertes dans tous les sens.

Le dossier de Thierry, c’est mon Airbus à moi. Avec lui comme copilote.

« Le Commandant Borée est heureux de vous accueillir à bord de ce vol. Des turbulences sont à craindre, veuillez attacher vos ceintures s’il vous plaît. »

(1) Un « stent » est une sorte de petit ressort qui permet de maintenir une artère ouverte après qu’on l’ait dilatée.
(2) Un vieux médicament contre le cholestérol sans efficacité notable démontrée. On a beaucoup plus efficace dans notre musette !

***

Pour le livre, l’ami Le Burp a réalisé ce dessin. Merci !


16 Sep 2012

On l’appelait Gygy

Je ne suis pas un grand habitué des conversations de filles. Je n’en suis pas une et je n’en ai pas à la maison.

Je ne fréquente pas non plus beaucoup les forums de nanas et de mamans.

Mais parfois, au détour d’un clic ou sur Twitter, je les vois parler de « gygy ».

« Gygy », un petit nom gentil qui respire la complicité et l’intimité. Un peu comme « Doudou » ou « Loulou ». Presque un parfum d’enfance.

À qui donc est destinée cette tendre appellation ? À leur mari ? À leur amant ?

Non.

Si vous êtes une fille, vous avez probablement déjà deviné : elles parlent de leur gynécologue.

Eh bien, quand je lis ce mot, mes yeux saignent (et je ne vous raconte pas lorsqu’il en est fait usage dans les commentaires sur mon propre blog ou que ça se passe chez l’ami Winckler). Je suis même sûr qu’à chaque fois qu’il est prononcé, quelque part dans le monde, un chaton meurt.

Merde, quoi ! Pourquoi essayer de faire avancer la cause des femmes, en particulier dans le domaine de la médecine si c’est pour constater que certaines sont les premières à se rabaisser à cette infantilisation ?

En écrivant ce billet je me suis demandé ce qu’il fallait en penser.

La vie privée, amoureuse en particulier, a toujours vu fleurir les mignons petits diminutifs. Un vocabulaire rarement très élégant mais affectueux. Est-ce que le « gygy » était à mettre dans le même panier que d’autres locutions qui fleurissent sur Facebook ou sur Doctissimo ? De la même eau que « zhom », « bb1. », « merki » ou « kikoo » ?

Je pense que non car, avec le « gygy », on n’est clairement plus dans le champ du cercle familial. Pour s’occuper de votre santé, de votre corps, de votre intimité, que cherchez-vous ? Un copain ? Un maître ? Ou alors un professionnel compétent ?

De quelle autre spécialité parleriez-vous ainsi ? Vous viendrait-il seulement à l’idée d’aller consulter un gégé(néraliste), un gaga(stro-entérologue), un neuneu(rologue) ou un pépé(diatre) ?

Ce qui me gêne, c’est de voir ainsi utiliser un registre de vocabulaire intime, et un peu régressif, pour parler d’un professionnel de santé. Quand bien même ce serait un pro de votre « intimité ». Pour une relation de soin équilibrée, ça se pose là.

A croire qu’en adoptant ce vocabulaire de gamin, vous acceptiez par avance un comportement autoritaire. Comme si ce n’était pas, déjà, assez fréquent que vous soyez mal-traitées, que l’on décide à votre place ce qui est bon pour vous ou que votre pudeur soit méprisée.

Alors, s’il vous plaît, arrêtez de parler de votre « gygy » et parlez de votre « gynécologue ». Ce n’est pas grand-chose, mais ce sera toujours un petit pas pour vous faire respecter. Et pour vous respecter vous-même.

Sinon, panpan cucul.

***

 

Post-scripum (24/09 23h)

Après une déferlante de commentaires, il me semble utile de préciser quelques points.

Tout d’abord, je suis désolé si j’ai blessé certaines personnes, ce n’était pas mon but. En écrivant ce billet, certes provocant, peut-être en partie maladroit, j’ai voulu donner l’occasion d’une réflexion et d’une discussion. Au moins pour le second point, c’est réussi.

Je n’ai pas voulu davantage « attaquer Doctissimo » et ses forumeuses comme j’ai pu le lire ici ou là. Je suis parfaitement convaincu du rôle que jouent le web et les communautés en ligne, en particulier dans la capacité pour les patients de se saisir de leurs problèmes de santé. Même si je ne retrouve pas nécessairement dans le ton, Doctissimo participe bien sûr à ce mouvement. Mais, visiblement, il n’y a pas que les mâles chez qui l’esprit grégaire laisse peu de place à la réflexion et à l’échange.

 

Sur le fond.

Comme je le disais dans le billet, je me suis sincèrement interrogé sur la signification de ce mot de « gygy » et sur sa singularité parmi tout un vocabulaire régressif qui fleurit sur le web (vocabulaire avec lequel j’ai globalement du mal mais c’est un autre débat).

J’ai proposé une lecture. Elle n’est probablement pas la seule et un sociologue du web pourrait probablement faire une thèse sur le sujet.

 

J’entends bien certaines explications.

Je comprends qu’il peut s’agir là d’une manière « d’apprivoiser » un domaine désagréable, gênant ou un peu effrayant. L’argument de l’autodérision me paraît tout à fait recevable.

J’entends qu’il s’agirait d’un « code » propre à une communauté. Sauf que le propre d’un code c’est que les nouveaux venus doivent s’y plier pour adhérer pleinement au groupe (bien sûr je sais que personne ne va chasser une forumeuse qui utiliserait « gynéco », je parle d’un phénomène naturel d’imitation/adhésion). Plusieurs témoignages montrent bien que ce vocabulaire n’a rien d’évident ou de plaisant pour certaines mais qu’elles finissent par faire avec. La liberté d’utiliser ou pas les mots que l’on choisit est-elle donc si totale ?

Et puis il faudra quand même me dire de quelle communauté on parle parce que ces mots débordent largement des forums de filles (cf. le lien que je mets vers Winckler).

 

Par contre, le coup du « c’est plus simple à écrire », bof. « Gynéco » (qui est une abréviation) c’est deux lettres de plus que « gygy » (qui n’est pas une abréviation mais une réduplication) c’est vraiment la mort ? Même si je sais que je suis déjà un vieux pour la génération sms.

 

Au final, bien sûr, libre à chacun et à chacune d’utiliser les mots qu’il veut. Que les Doctinautes continuent à parler de leurs « gygys » si ça leur chante.

Mais si on pouvait un peu réfléchir au sens des mots que l’on utilise, parfois sans même s’en rendre compte, ce ne serait pas plus mal. Et je suis vraiment heureux d’avoir donné l’occasion de ces échanges où, finalement, je note beaucoup de remarques constructives (dans les deux sens).

Tiens, pour le coup, je vais embarquer ma copine Jaddo !

 

En tout cas, c’est sûr, aujourd’hui ça aura été une hécatombe de chatons. Et de poneys roses.


13 Sep 2012

Chaos

Simon, je t’aime bien.

Cinq ans à te suivre. Plus ou moins, selon ton humeur.

Ta putain d’humeur qui joue aux montagnes russes.

Malgré tous les traitements que le psy a déjà essayés, rien n’y fait. Comme le yoyo sur son fil, tu sais que lorsque tu es en haut — un peu trop haut d’ailleurs — tu vas redescendre. Immanquablement.

Tu commences à bien te connaître. Tu les sens arriver les embardées. Mais tu ne parviens quand même pas les empêcher. Et, nous, pas tant que ça non plus.

Parfois, lors des consultations, tu me parlais de tes projets, de l’entreprise que tu voulais créer, des idées qui fusaient. Ça paraissait chouette. J’essayais tout de même de te glisser qu’un poste d’employé dans un boulot pas trop stressant, aux horaires fixes, ce serait sûrement mieux pour toi.

Plus souvent, tu arrivais et c’était marée basse. Aucune énergie, tu passais ta journée devant la télé, envie de rien, même pas de fumer ! Tu te secouais à peine pour venir faire le plein des médicaments.

Tu avais un travail. Tu en as eu plusieurs en fait. Mais qui peut suivre ton rythme dans une entreprise normale ? Entre les moments où tu fais n’importe quoi en te prenant pour Superman et ceux où tu plonges jusqu’à ne plus te lever le matin pour aller bosser.

Tu as même eu une copine. Ça a tenu quelques mois, peut-être un an. Ça m’avait fait plaisir, j’avais cru que ça pourrait t’aider à te stabiliser. Mais elle aussi, elle a fini par se lasser et par avoir peur. Tu es de nouveau tout seul avec ta mère et tes frères pour te rendre visite.

Un an et demi que je ne t’avais pas vu. J’avais eu quelques nouvelles de toi, je savais que tu étais dans une phase basse qui persistait. En fait, tu n’allais même plus chez le psy et tu ne prenais plus aucun médicament.

Tu es quand même revenu me trouver parce que tu avais mal au bide. Vraiment. Et que ça ne pouvait plus durer.

Forcément. Six mois que tu te nourrissais de pâtes et de sauce tomate. Exclusivement.

C’était ta sortie hebdomadaire. Rapidement, l’aller-retour chez l’épicier pour refaire le stock. Surtout ne pas traîner. Et le reste de ta semaine, tu le passais dans ton lit à regarder la télé.

Tu n’étais même pas exactement triste. Jamais tu n’as parlé de mourir.

Tu étais seulement vide.

— Je ne suis pas vraiment malheureux comme ça. C’est encore en restant allongé sans rien faire que ça va le moins mal.

Tu m’as dit que tu n’avais simplement pas envie d’essayer de t’en sortir. Ni d’en finir pour autant.

Et tu m’as demandé :

— D’ailleurs, pourquoi les médicaments ne marchent pas ?

Qu’est-ce que j’en sais, mon pauvre Simon, pourquoi les médicaments ne marchent pas chez toi ? Pourquoi ta tête t’impose-t-elle cette danse infernale, deux pas en avant, trois pas en arrière ?

Tu n’es pas fou. Je ne t’ai jamais connu délirant, seulement un peu « too much » par moments. Tu as parfaitement conscience de ta maladie qui te pourrit la vie, comme le diabète peut pourrir celle d’un diabétique.

On a parlé politique ensemble à l’occasion, on a plaisanté. Tu es sympa, tu sais être drôle.

Tu as mon âge.

Qu’est-ce qui a cloché ? Qu’est-ce qui fait que je suis le médecin et que tu es le patient ?

Qu’est-ce qui fait que tu n’arrives pas avoir un boulot, une copine, une vie de famille normale ? Que tu es le spectateur impuissant de ton propre chaos pendant que je suis ma route tranquillement ?

J’aimerais tellement pouvoir t’aider mieux que ça, Simon. J’aimerais pouvoir te dire que ça va passer, qu’on va te guérir, trouver un super médicament qui marche à tous les coups, que tu pourras mener une vie comme celle des autres.

Même si tu en es d’accord, j’aimerais pouvoir faire mieux que de t’envoyer à l’hôpital le temps que le balancier reparte dans l’autre sens.

Jusqu’à la prochaine fois.