La bonne mort

C’est un terme qui se discute. Presque un oxymore.

J’en ai déjà vu quelques unes des morts.

Juste un peu avant, ou bien pendant, ou bien juste un peu après… Des patients que je connaissais un peu, d’autres que j’avais accompagné, des que je n’avais jamais vu avant.

En réalité, la mort n’est jamais belle. Jamais, jamais, jamais.

Elle est juste un peu plus ou un peu moins laide, un peu plus ou un peu moins triste, un peu plus ou un peu moins douloureuse, un peu plus ou un peu moins salvatrice.

Ceux qui parlent d’une « belle mort », c’est qu’ils utilisent simplement une tournure de phrase convenue. Ou qu’ils n’en ont jamais vu en vrai.

Mais parfois, c’est exact, il y a des morts qui sont moins hideuses. Que, tant qu’à faire, on se souhaiterait à soi-même ou à ses proches.

Ça faisait huit ans que Pierrette se battait contre son cancer du sein. Pas le genre à laisser tomber. Elle avait bossé toute sa vie avec son mari. Elle était la tête, il était les bras. Ils avaient toujours monté des projets. Quand l’un était achevé, ils redémarraient autre chose.

Mais, parfois, on a beau se battre et gagner des batailles, on ne gagne pas la guerre.

Pierrette était suivie par un confrère du village voisin. C’était en été et il m’avait appelé pour me passer la main pendant ses vacances. Il m’avait prévenu que ça n’allait pas fort, qu’elle avait décidé d’arrêter la chimio, qui ne servait plus à rien, et qu’elle s’affaiblissait de plus en plus.

Elle était perfusée à la maison et avait tout ce qu’il fallait pour calmer les douleurs. Une des infirmières du coin habitait à 200 mètres de chez elle et connaissait bien la famille. Elle passait souvent.

La première semaine, je suis allé la voir tranquillement. Elle avait des nausées. On avait mis en place du Zophren.

Le mardi suivant, elle allait mieux. Presque plus de nausées et, malgré son ventre de pierre, « Les douleurs, ça va, elles sont bien calmées. »

Le week-end à venir, ça tombait bien, j’étais de garde. Ça l’avait rassurée.

Le samedi en fin de matinée, l’infirmière m’appelle. « Il y a un souci : Pierrette n’a plus uriné depuis hier midi. Je l’ai sondée et la vessie était vide. Elle est vraiment fatiguée et les nausées reviennent. »

Ça signifiait que les reins ne fonctionnaient plus, qu’elle s’était mise en insuffisance rénale terminale.

Dans un autre contexte, ça aurait été synonyme de dialyse en urgence. Là, ça voulait dire que c’était la fin.

Je suis venu aussitôt. J’ai examiné Pierrette avec l’infirmière à côté. Toute la famille était réunie et attendait pudiquement dans le salon.

Après l’avoir examinée tranquillement, je me suis assis au bord du lit. Je lui ai demandé si elle avait mal quelque part.

–          Non, ça, ça va.

–          Bon… Vous savez, je crois que vos reins ne vont pas redémarrer, ce n’est pas bon signe…

–          Je m’en doute, vous savez.

–          Qu’est-ce qu’on fait ?

–          Je suis fatiguée.

–          Vous en avez marre de vous battre…

–          Oui, … j’en ai marre.

–          … Je peux mettre des médicaments dans la perfusion qui vont vous permettre de vous endormir et de ne pas avoir mal du tout. Vous voulez qu’on fasse comme ça ?

–          Oui, on va faire comme ça.

Je suis allé dans le salon, il y avait le mari, les enfants, les petits-enfants. Je leur ai dit que ça allait être la fin et qu’on ne pouvait plus retarder l’échéance. Ils s’en doutaient bien eux aussi. Les yeux étaient un peu rouges mais tout le monde était calme.

Je ne sais plus si c’était la réalité ou un souvenir déformé, mais je garde l’image d’une ambiance où la tristesse et la douleur se mêlaient à une sorte de douce sérénité.

J’ai fait des ordonnances, envoyé le petit-fils à la pharmacie de garde et annoncé que je reviendrai une heure plus tard après avoir vu une autre urgence.

A mon retour, tout était là. On a préparé la nouvelle perfusion, ensemble avec l’infirmière. Avant de la brancher, je suis allé voir la famille « Quand on aura démarré la perfusion, elle risque de s’endormir assez vite. Vous pouvez encore aller la voir. »

Ils y sont allés. Se parler ? S’embrasser ? Ou peut-être seulement se tenir la main ?

Quand tout a été en place, j’ai fini par laisser l’infirmière avec Pierrette et son mari. Avant de partir, le fils m’a proposé un café. Je me suis assis avec ses sœurs et lui, et on a parlé un petit moment. De Pierrette et de sa vie, de la maison qu’ils avaient achetée au Maroc et des voyages qu’elle avait faits.

Cinq heures après, dans la soirée, l’infirmière m’appelait pour me dire que Pierrette était partie voir de l’autre côté. Les derniers moments avaient été un peu éprouvants pour tous à cause des râles que la scopolamine n’avait pas fait disparaître mais le passage s’était fait sans douleur.

Lorsque je suis venu faire le certificat, la maison était toujours aussi calme. Les larmes avait coulé mais on sentait surtout tout l’amour qu’il y avait dans cette famille. J’ai aidé l’infirmière à préparer Pierrette et je suis parti.

Quelques mois plus tard, le fils de Pierrette nous invitait, le confrère et moi, pour une balade à cheval pour nous remercier. Et l’an dernier, c’est son père qui s’est remarié avec une femme qui avait connu la même histoire que lui. Life goes on.

Quant à moi, bien des fois, je repense à cette journée. Ce n’est vraiment pas souvent que les conditions sont réunies pour qu’une fin de vie se passe ainsi, à la maison. Mais, ce jour là, vraiment, je crois qu’on s’était tous rapprochés de la meilleure manière dont on pouvait l’envisager. Ensemble.


10 commentaires à “La bonne mort”

  • Gromitflash :

    C’est con, j’ai la larme à l’œil.

    C’est une belle histoire, peut-être une histoire trop rare en fait. Un leçon d’étique en tout cas.

  • OlivierNK :

    On notera l’ellipse, toute en humilité du rédacteur. Le dialogue complet était plutôt du genre:

     » Non, ça, ça va.

    – Bon… Vous savez, je crois que vos reins ne vont pas redémarrer, ce n’est pas bon signe…

    – Je m’en doute, vous savez.

    – Qu’est-ce qu’on fait ?

    – Je suis fatiguée.

    – Vous en avez marre de vous battre…

    – Oui, … j’en ai marre.

    – Vos paupières sont lourdes. Vous n’entendez plus que ma voix.

    – Mes paupières sont lourdes…

    – Vous prenez ce papier et ecrivez sous ma dictée:  » Ceci est mon testament…

    – Dites Docteur, à la ligne légataire universel, je mets Borée avec un ou deux e ?

    .
    .
    .
    .
    .

    – … Je peux mettre des médicaments dans la perfusion qui vont vous permettre de vous endormir et de ne pas avoir mal du tout. Vous voulez qu’on fasse comme ça ?

    – Oui, on va faire comme ça.

    ^^

  • Gélule :

    C’est un très beau texte, Dr Borée. Et j’aime beaucoup l’ellipse subtile autour du terme de la « bonne mort »…. Soulager toujours, accompagner, soutenir, c’est déjà énorme, et je ne vois pas ce qu’on peut faire de plus, ni même ce qu’on voudrait faire de plus…
    Bien d’accord avec toi, la mort n’est jamais belle. Ni avant, ni pendant, ni après…

  • Margareth :

    un été en temps que remplaçante j’ai vécu la même situation: le patient, sa femme , l’infirmière et moi …….

  • dju :

    merci ! j’ai accompagnee ma mere precisement dans les meme conditions et je dois dire que je regrette de ne pas pouvoir aujourd’hui remercier le medecin qui etait a nos cotés. alors pour lui, merci 🙂

  • Borée :

    A mon tour de vous remercier pour vos commentaires.

    La situation n’est pas facile pour le médecin mais, bien évidemment, c’est sans comparaison avec le vécu du patient lui-même et de son entourage.

  • DocVéro :

    Merci pour ce joli post : effectivement ce départ presque serein est « idéal », pour autant que ce moment puisse être idéal, et vous l’avez très bien raconté.
    Larmichette.
    Sincèrement.
    Parce qu’on a tous vécu un moment pareil en garde ou en visite, ou un moment qui aurait pu lui ressembler.

  • Nicolas :

    Bonjour,

    j’ai découvert votre blog grâce à celui de Maïa Mazaurette et je pense le lire d’une traite…

    Permettez-moi tout d’abord de vous remercier pour vos textes et autres billets me permettant de relativiser mes petits soucis quotidiens et toujours plein d’humour tout en prouvant que les campagnes ne sont pas ces déserts stériles tant décriés.

    Une question cependant m’interpelle: la fait de ne pas avoir prescrit de dialyse ou un autre traitement ne vous expose-t-il pas à une ou plusieurs sanctions civiles et/ou pénales? Je vis en Suisse et la législation est quelque peu différente en la matière.

    D’avance merci pour votre réponse,

    Nicolas

    • Borée :

      Bonjour,

      Merci de votre commentaire. La fin de vie en France est actuellement encadrée en particulier par la loi Leonetti. Celle-ci proscrit « l’obstination déraisonnable ».

      Pierrette était clairement en fin de vie, il n’y avait plus aucune possibilité de la guérir. Une dialyse n’aurait qu’artificiellement prolongé sa vie dans des conditions très éprouvantes (et probablement pour très peu de temps de toute façon).

      Les médecins ont le droit, et même le devoir, d’administrer tous les traitements nécessaires au soulagement des souffrances de leurs patients, même (et la loi le précise) si ceux-ci ont pour effet de raccourcir la durée de la vie. En revanche, légalement, cet éventuel abrègement de la vie ne doit pas constituer le but lui-même des traitements.
      La différence peut être parfois ténue entre ces deux aspects, surtout dans des contextes tels que celui-ci où le décès serait survenu, de toute manière, dans les 24 heures.

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