Expectative

Je n’aime pas l’homéopathie et les homéopathes.

Oh, ils ne sont pas bien dangereux. Il faut leur laisser ça.

On pourrait même, comme pour la psychanalyse, défendre l’homéopathie comme un joyau de l’exception culturelle française. Hop ! Hahnemann et Freud entre le Beaujolais nouveau, Emmanuelle Béart et le croissant pur beurre.

Eh oui, il n’y a quasiment qu’en France que l’homéopathie a un tel droit de cité. Et c’est probablement le seul pays dont le système de Santé publique rembourse les petits granulés.

Alors, certes, elle ne repose sur aucun fondement scientifique sérieux. Rien ne permet d’expliquer son hypothétique mode de fonctionnement. Et il n’y a pas davantage d’études démontrant une efficacité spécifique au-delà de l’effet placebo.

Mais je ne vais pas rentrer dans ces débats qui rempliraient des pages et des pages et prêteraient à des controverses sans fin. Parce que, en fait, ce qui me pose problème dans l’homéopathie, ce ne sont pas ses spécificités.

Ce que je n’aime pas, c’est ce qu’elle a de commun avec l’allopathie.

Ce qui vraiment me hérisse le poil, c’est que, homéopathie ou allopathie, on reste dans cette satanée singularité française : un problème, une consultation, une ordonnance, un médicament.

Et quand je dis « un »…

On est triste, une gélule rouge.

On dort mal, un comprimé bleu.

On a le rhume, une cuillère de sirop vert.

On s’est fait un hématome, un coup de crème jaune.

On a mal au dos, des petits granulés blancs.

Pourquoi ? Pourquoi faut-il que 90% des consultations françaises se terminent par une prescription médicamenteuse quand ce n’est le cas que de 43% des consultations en Hollande ? Et, bien évidemment, sans aucune différence notable en termes de mortalité ou d’état de santé globale.

Pourquoi n’est-on pas capables de dire et d’entendre que, dans bien des situations, la nature n’est pas trop mal faite et que les choses vont rentrer dans l’ordre d’elles-mêmes quoi qu’on fasse. Ou que beaucoup de problèmes pourraient avantageusement se régler avec quelques modifications de l’alimentation ou des habitudes de vie. Un rhume ? Une semaine avec les médicaments, sept jours sans…

Fut une époque où les médecins pratiquaient « l’expectative ». Il leur arrivait de considérer que le moment n’était pas propice à leur intervention et que le mieux qu’ils pouvaient faire était de laisser les choses évoluer et de revenir voir le malade le lendemain.

Et cette attitude était considérée comme un authentique acte médical.

Ils n’avaient pas les moyens dont nous disposons actuellement, certes. Mais je crains que, précisément, la surabondance de nos techniques modernes ne soit le principal facteur de l’hypermédicalisation de nos vies.

A force de dire que la médecine pouvait tout soigner, on a fini par lui demander de soigner tout.

Voilà, chers amis homéopathes, pourquoi je vous en veux. Parce que, en vous étant arrêtés au milieu du gué, vous participez à cette escroquerie.

Lorsque vous expliquez que les médicaments « chimiques » ne sont pas toujours nécessaires et qu’ils font parfois plus de mal que de bien, vous avez parfaitement raison. Lorsque vous privilégiez des consultations longues et que vous accordez une écoute prolongée à vos patients – quand la consultation moyenne d’un généraliste ne dépasse pas 14 minutes -, vous faites bien.

Mais, pas plus que moi, vous ne savez « soigner » un rhume ou un hématome.

Et lorsque, invariablement, vous concluez vos consultations par des ordonnances à rallonge et que vos patients se retrouvent avec des valises pleines de petits granulés blancs, vous ne valez pas mieux que nous autres, « allopathes ».

Des deux pieds, vous sautez nous rejoindre dans le péché de l’hyperprescription.

Sans même avoir l’excuse de la rigueur scientifique. Ou, au moins, son ambition.

« Le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leurs créer des besoins factices. »

Paul Lafargue  – Le Droit à la Paresse – 1880 (on a bien avancé…)

 

Edition du 30/08/2011

L’amie Camomille m’a offert un dessin pour illustrer ce billet :


8 commentaires à “Expectative”

  • Marie Gabrielle :

    Bonjour,

    Je vous lis de loin en loin, parfois de près en près… Parfois d’accord, parfois pas d’accord…
    Cet article résonne en moi comme les accouchements à domicile (que j’ai vécu pour l’un de mes enfants, l’autre ayant eu un accouchement hyper médicalisé alors qu’il n’y avait rien de partiuclier…). Oui, pourquoi la France se pense la meilleure du monde alors que tout est hypermédicalisé pour des résultats pas meilleurs (parfois pires) qu’ailleurs? (Hollande et autres pays Nordiques)…
    Le débat là encore ne mérite pas forcément d’être lancé, parce qu’à l’instar du combat allopathie/homéopathie, le débat accouchement à domicile/accouchement à l’hôpital ne peut pas se solder par une acceptation globale… Y a les pour et les contres… Mais personne pour prendre exemple sur l’expérience des autres pays…
    Marie, maman maternante, accouchée à domicile, ni pour ni contre l’homéopathie ou l’allopathie, et bien contente d’avoir trouvé un généraliste capable de la laisser repartir sans ordonnance la plupart du temps!!!

  • Marie Gabrielle :

    J’ai oublié de préciser que je suis aussi orthophoniste… Métier qui souffre aussi de la « surconsommation » parfois parfaitement inutile….

  • Guillaume :

    De l’éloge du temps qui passe et qui soigne…

    Et si ce qu’il manquait aux médecins (homéo, allo, extraterrestrothérapeutes…), c’était juste un peu d’humilité. 10 à 15 ans de fac, relayées par des dizaines d’années de lecture de presse spécialisée, pour se faire incruster dans le cerveau que seule la sacro-sainte ordonnance soignera. Et de nombreuses personnes cautionnent cela. Combien de demandes a posteriori, chez des étudiants, qui soignent tout seuls leur rhume leur gastro leur mal au dos, de certificat « médical » de justificatif d’absence.

    Ne plus se considérer comme un guérisseur, un soigneur (celui qui apporte la guérison) mais comme une soignant (celui qui peut éventuellement participer au processus de soin).

    Mais passer du temps à dire, sans même apporter de substrat physique, que l’on ne peut apporter ce que la personne est venue chercher (la guérison en boîte), ça n’est pas si facile…

  • Guillaume :

    Est-ce qu’un lecteur sait si aux Pays-Bas, le pays qui est toujours cité en exemple pour la prescription raisonnée, les « traitements » de confort en cas de maladie banale de type rhino virale ou gastro sont pris en charge par une quelconque assurance maladie ? Dans beaucoup de cas, je me rends compte que la demande de la consultation n’est pas la « guérison » mais le papier qui permet de se faire rembourser du paracetamol, du sirop ou des gouttes dans le nez.

  • Dr Emman67 :

    « Tout l’art de la médecine consiste a distraire le malade pendant que la nature le guérit  » Voltaire

    Alors appliquons nous à faire patienter le « patient » autrement qu’avec des substances allopathiques ou homéopathiques…

    Mais bon, comme disait un Autre, « l’art est long »…

  • Thom@s :

    Je trouve l’idée de Guillaume intéressante : et si la différence de prescription entre les pays tenait aux différences de remboursement ?

    Par ailleurs, l’homéopathie représente quand même un mieux si l’on souhaite en finir avec l’hyperprescription : pas d’auscultation courte qui déboucherait sur un traitement « au cas où » ; et surtout un « médicament » moins cher qui pèse moins sur les dépenses de santé. D’ailleurs la fameuse Hollande et ses 43% de prescription est une plus grandes consommatrice de médicaments homéopathiques (+23% de consommation que les français pour une population quatre fois moins nombreuse, si l’on veut croire cette source qui date un peu : http://www.homeoint.org/articles/gouin/index.htm).

    De plus, lorsque vous parlez de rigueur scientifique, je crois que la plupart des médecins homéopathes vous contrediraient. Ils ont bien l’ambition d’utiliser une méthode à l’efficacité démontrable (même si elle est encore à démontrer, ils pensent s’appuyer sur des arguments raisonnables). D’autre part, quitte à risquer la sur-prescription, il me semble moins risqué de le faire avec des médicaments sous-dosés.

    Enfin, l’argument de l’exception française me laisse toujours perplexe. D’abord parce que ce n’est pas parce que c’est français que ça ne fonctionne pas (bon allez d’accord, sauf les droits de l’homme et la graphologie). Ensuite parce que ni la psychanalyse ni l’homéopathie ne sont des exceptions : aux dernières nouvelles la psychanalyse était encore l’obédience la plus commune chez les psychothérapeutes américains (à moins que mon prof américain de thérapie comportementale m’ait raconté n’importe quoi).

    Houlala ! ça fait beaucoup de points de détails sur lesquels j’avais des objections à faire. Pourtant je dois préciser que je suis d’accord avec l’essentiel de votre article.

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