Salies

Elles arrivaient de la maison de retraite. Trois générations ensemble : la fille, la petite et l’arrière-petite-fille de Robert.

Elles n’avaient pas pris rendez-vous, sous le coup de l’émotion. Ça ne tombait pas trop mal, j’étais dans mes papiers et j’avais le temps.

Robert a 86 ans, du diabète et un drôle de caractère. Je n’ai jamais trop su la part de sa personnalité d’origine, de l’âge et de son ancien alcoolisme. Il est un peu simplet mais pas dément. Il sait parfaitement de quoi on parle.  Je ne suis pas un grand fan des neuroleptiques que lui prescrit le psychiatre mais il faut reconnaître que ça ne va pas trop mal avec.

Il m’amuse quand je le vois déambuler dans le village et qu’il me salut en levant le bras bien haut. Je me bidonne à chaque fois que les aides-soignantes me racontent, en râlant, ses ruses de sioux pour écumer les chambres des autres pensionnaires et leur piquer des petits gâteaux. Et je rigole dans ma tête quand je lui parle de son diabète, de l’alimentation et qu’il me jure que « Non, non, Docteur, je ne mange RIEN entre les repas ! » « Bon, c’est bien, il faut continuer comme ça, hein ! ».

Faut bien reconnaître qu’il est assez porté sur la chose, Robert. Il aime bien les dames. Quand il peut flirter un peu avec une qui est d’accord et échanger des bisous, c’est une bonne journée.

Il y a 10 jours, l’infirmière de la maison de retraite m’a raconté qu’ils avaient quelques soucis avec lui : on l’avait surpris deux fois dans les toilettes avec des pensionnaires, le pantalon sur les chevilles et la main dans la culotte de la dame.

La sexualité des personnes âgées, surtout dans une maison de retraite, est quelque chose d’assez tabou et qu’on a généralement beaucoup de mal à concevoir. Pourtant elle existe et il faut la respecter.

Le problème, c’est que Robert choisissait ses « partenaires » parmi les patientes les plus démentes et que, du coup, ça semblait difficile de parler de consentement. Un peu gênant…

Bref, il s’était fait convoqué chez le directeur qui l’avait sermonné et menacé en faisant les gros yeux de ne pas pouvoir le garder.

Moi, on me soumettait le cas, attendant de la médecine une solution miraculeuse.

J’avais répondu que je n’en avais pas. Que, si c’était vraiment nécessaire, on pouvait discuter de médicaments anti-testostérone mais que ça ne résoudrait peut-être pas tout et que ça posait quand même quelques problèmes éthiques chez un patient qui ne serait probablement pas d’accord si on lui demandait son avis et à qui c’était difficile de ne pas le demander puisqu’il n’était pas sous tutelle.

J’avais donc proposé de se donner un peu de temps et de voir ce que donnerai le sermon du directeur.

Et donc, aujourd’hui, elles étaient venues rendre visite à leur (arrière-) (grand-) père.

Elles sont venues directement chez moi juste après, éprouvées, me demander mon opinion. Je la leur ai donnée. Je leur ai expliqué les limites d’un éventuel traitement, les problèmes éthiques que ça pouvait soulever. Je leur ai surtout dit que je ne voyais pas très bien pour quelle raison on les avait mêlées à ça.

Car il y avait eu cette aide-soignante pour leur raconter les bêtises du papi en espérant…

En espérant quoi, pauvre idiote ? Que leurs sermons auraient plus d’efficacité que ceux du directeur avec sa grosse voix et son autorité ? Qu’elles allaient apporter une solution que personne d’autre n’avait ? Qu’au moins ça allait lui faire la leçon à ce vieux vicieux ? Qu’en leur mettant ça sur les épaules ça allait soulager les tiennes ?

Rien ! Ça ne changera rien à la situation de les avoir mêlées à ça.

Sinon qu’au lieu de garder en mémoire l’image d’un père et d’un grand-père un peu folklorique, gentiment fada et dragueur, elles garderont celle d’un vieux cochon avec le pantalon sur les chevilles.

Vraiment, bravo.

En quoi est-ce qu’elles méritaient, elles, de se sentir ainsi salies ?


14 commentaires à “Salies”

  • OlivierNK :

    Ouais, fallait euthanasier le vieux et écraser l’affaire, en effrayant les victimes démentes pour qu’elles la bouclent et ne mettent pas en danger la réputation de la maison de retraite, du psychiatre et de la famille. Donc massages, corrections, flagellations et opium ad libitum.
    C’est trop facile comme cas clinique ^^

  • spyko :

    Je suppose que l’aide soignante était réjouie de savoir qqchose que la famille ne savait pas, et toute excitée à l’idée de le leur dire… pathétique.
    Parce qu’il est vieux, sa sexualité et son intimité ne lui appartiennent plus et peuvent être racontées et exhibées devant tt le monde ??

  • duruisseau :

    « Le problème, c’est que Robert choisissait ses « partenaires » parmi les patientes les plus démentes et que, du coup, ça semblait difficile de parler de consentement. Un peu gênant… »

    personnellement, je trouve ca plus qu’un peu genant, je crois même que cela porte une qualification précise dans le code penal

  • Romane :

    D’accord avec Duruisseau pour la qualification pénale de la gêne…

    Je ne trouve pas que l’aide soignante ait mal agi. Informer l’entourage familial des actes répréhensibles du « monsieur » me paraît plutôt pertinent voire responsable, au contraire. Et je vois pas en quoi elles aient à se sentir salies. Ca c’est votre point de vue… Choquées et/ou surprises parce que ce doit être très inattendu (on n’imagine jamais çà d’un proche).

  • Borée :

    @ OlivierNK : je n’avais pas envisagé les choses de cette manière, mais pourquoi pas !? ^^

    @ duruisseau et Romane
    Encore que pour qualifier les actes de Robert de manière pénale, il faudrait qu’il soit considéré comme pleinement responsable.
    Comme je l’ai indiqué (peut-être insuffisamment), Robert est régulièrement suivi par un psychiatre, prend des neuroleptiques et ne doit pas avoir un QI supérieur à 80.
    Son comportement et ses capacités se rapprochent de ceux d’un jeune enfant. Il est capable d’entendre et de comprendre ce qu’on lui dit mais il n’a clairement pas le niveau de responsabilité qui permettrait d’envisager les choses de cette manière.

    Ce qui serait par contre juridiquement répréhensible, c’est bien la trahison du secret professionnel. Sur le plan légal, absolument rien n’autorisait de parler des problèmes de Robert à sa famille.
    Quant au fait de se sentir salies, je suis bien d’accord que « en théorie », ça ne devrait pas les affecter. Mais on sait bien aussi le sentiment de honte qui accable l’entourage d’un criminel quand bien même cet entourage n’y est pour rien.
    Surtout que, encore une fois et dans ce cas précis, ça ne changeait strictement rien en pratique.

  • duruisseau :

    @borée
    oh pardon, j’ai certainement été induit en erreur par « Il est un peu simplet mais pas dément. Il sait parfaitement de quoi on parle.  »
    la question est donc celle de sa responsabilité, il est responsable et donc il assume; ou il n’est pas responsable et dans ce cas il est sous tutelle, et peut être sous anti-androgènes (avec l’accord se ses tuteurs, donc de sa famille). il me semble que dans les deux cas « ses partenaires » (et leur famille) ont droit elles aussi au respect de leur dignité

  • AER :

    Si j’ai bien compris, il n’est pas sous tutelle. Il est donc inutile et contre-productif de prévenir la famille.

    Quand à la trahison du secret professionnel, ce n’est qu’un des nombreux cas ou l’éthique et la déontologie s’opposent à la loi civile, si tant est que la délation soit un devoir.

    Le fait d’accroître la surveillance du patient et d’empecher le passage à l’acte n’est-il pas, en soi, suffisant pour proteger les éventuelles et potentielles victimes?

  • allicia :

    la prise d’anti-androgènes n’est de loin pas une solution miracle pour calmer une libido masculine et ce quel qu’en soit le type.

    Il n’est pas rare, même à des dosages plus que généreux, que la libido reste active, seul les capacités physiques défaillent. Quel niveau de frustration psychologique sexuelle pensez-vous qu’un être humain puisse supporter dans ces conditions ? Vers quelles dérives entraineriez-vous un patient limité intellectuellement, surtout si vous lui cachez cette prescription et ses effets ?

    Si vous en tant que médecin, vous réfléchissez sur le plan éthique ou aux implications pénales ; ce ne sont pas les seuls plans sur lesquels il vous faut vous questionner. Il y a aussi un problème sur le plan des droits humains fondamentaux :

    La convention européenne des droits de l’Homme garanti le respect de la sphère privée, de la dignité et de l’intégrité physique des personnes. En l’espèce, le personnel (croyant bien faire sûrement) s’est attaqué au respect de la sphère privée du pensionnaire, la maison de retraite en tant qu’institution n’ayant rien prévu pour les personnes âgées sexuellement actives attente à leur dignité d’adulte. Prescrire un médicament castrateur, dans ce cas précis (avec ou sans accord d’un tuteur), relève purement et simplement d’une atteinte à l’intégrité physique de la personne…

    Quand votre chemin croise celui d’une personne en situation de dépendance ou de fragilité, dû à son âge, son QI, son état psychologique, son sexe, son orientation sexuelle ou d’identité de genre ou bien d’autres causes encore, pensez donc, chers généralistes que je respecte profondément, à hiérarchiser différemment les sources dont vous aurez besoin pour mener à bien vos réflexions.

    Dans les États de l’Union européenne, sur le plan des droits humains, rien ne saurait être en dessus des constitutions nationales, sauf la convention européenne des droits de l’Homme, viennent ensuite les lois et règlements spécifiques. En réfléchissant ainsi, vous vous assurez d’une pratique plus juste surtout vis-à-vis des personnes fragilisées…

  • Borée :

    Je suis un peu étonné de votre commentaire.
    Il me semble que mon billet illustre bien le fait que j’étais très embêté par la situation et que je ne me suis pas précipité pour mettre Robert sous antiandrogène.

    Le fait qu’il approche des pensionnaires démentes ne permet pas de dire qu’il s’agissait de rapports sexuels librement consentis entre adultes (qu’il aurait fallu alors pleinement respecter).
    La demande de l’équipe de protéger ces pensionnaires féminines était donc parfaitement légitime.

    Les choses se sont finalement résolues beaucoup plus simplement que ce que j’avais anticipé. Robert était lui-même malheureux de son comportement qu’il disait ne pas pouvoir maîtriser.
    Il a donc donné son accord pour un traitement injectable trimestriel. De fait, ce comportement d’hypersexualité s’est sérieusement calmé depuis, permettant à Robert de s’apaiser et de mieux s’intégrer au sein de la maison de retraite.

  • lambertine :

    Bête question : elles se sont plaintes, les vieilles dames ? Serait-il impossible qu’elles aussi aient eu envie de « la chose » ? Et l’aide-soignante, de bonne foi, a-t-elle prévenu leur famille ? Ou bien reste-t-on dans l’idée que le coupable, c’est l’homme et la victime, la femme, quels que soient leur âge et leur capacité mentale ?

    • Borée :

      Je ne sais pas quelles notions vous avez de la maladie d’Alzheimer.
      Imaginer qu’une patiente atteinte d’une maladie d’Alzheimer au stade avancé, qui n’est même plus capable de parler, puisse émettre une plainte ou, à l’inverse, donner un consentement me paraît relever d’une réelle méconnaissance de cette pathologie.

      Enfin, tout de même, ce n’est pas pour rien qu’on considère que certaines personnes doivent être protégées par des mesures telles qu’une mise sous tutelle. De la même manière qu’on considère qu’un enfant n’est pas en mesure de donner un consentement « libre et éclairé » à des relations sexuelles. Protéger, ça veut bien dire ce que ça veut dire…

  • lambertine :

    Je vis actuellement avec ma maman qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Comme ma grand mère avant elle.
    Loin de moi l’idée de ne pas vouloir protéger ces vieilles dames. Juste… une dame, vieille et malade, ne peut-elle pas éprouver, elle aussi, autant de désir qu’un homme, lui aussi vieux et malade ? Je sais que le problème est délicat, et pardonnez-moi si je choque, mais ça me trouble. Jusqu’où peut – doit – aller la protection ? A partir de quand y a-t-il violence sexuelle ? Une personne sous tutelle doit-elle être considérée comme « mineure sexuelle de fait ou de droit » ? Ce sont juste des questions, Docteur. Mon but n’est pas de choquer, loin de là. Mais si ça arrive à ma mère, qu’est-ce que je fais ?

    • Borée :

      Pardon d’avoir peut-être moi aussi surinterprété vos propos.
      Comme vous le dites un peu vous même, tout est une question de limites. Je suis bien d’accord qu’une personne atteinte d’une maladie d’Alzheimer à un stade modéré bénéficie encore d’une autonomie, y compris sur le plan intime, qu’il faut respecter. C’était d’ailleurs en partie le sens de mon billet.
      Mais, vraiment, lorsque on en est au « stade lacunaire », il me semble impossible de parler de consentement. Et, ici, nous n’étions pas dans le registre de câlins ou de bisous tendres mais bien dans le cadre de contacts génitaux.
      Votre questionnement est donc légitime et nécessite une appréciation, je crois, au cas par cas. Mais, dans ce cas précis, je crois que nous étions clairement au-delà de la « zone grise ».

      L’exemple que je donnais concernant les enfants me semble être une analogie parlante. La loi, dans sa rigidité, dit que l’on est majeur sexuellement à 15 ans. Au-delà de cette appréciation stricte, je suis d’accord que l’on pourrait discuter de l’aspect acceptable ou non de relations entre, par exemple, un ado de 15 ans et demi et une de 14 ans et demi.
      Mais je crois que tout le monde serait d’accord pour refuser qu’un ado de 15 ans essaie d’avoir des rapports avec une fillette de 10.
      J’espère que cet exemple ne vous choquera pas mais il me semble assez proche.

  • allicia :

    Cher Borée,

    merci pour votre réaction d’incompréhension à mon commentaire. Sans quelques problèmes informatiques, je vous aurais clarifié mon intervention plus rapidement.

    D’un côté, je ne tiens pas suffisamment compte de la sensibilité que vous mettez dans votre écriture, de l’autre, je mélange allégrement le vous à votre endroit et le « vous » englobant, dans ma pensée, les médecins ainsi que les commentaires postés précédemment, je vous prie de bien vouloir m’en excuser.

    Les 2 premiers paragraphes de mon commentaire désirent attirer votre attention sur l’absence de lien automatique entre libido et taux d’androgène. Il n’est pas rare que la libido continue de s’exprimer en pensée, tandis que le corps défaille ; générant au passage de fortes frustrations. La sexualité comme les comportements violents en sont un moyen de résolution possible, tout comme, je l’imagine, l’origami, la méditation ou une ballade à moto 🙂 Est-ce aussi à ça que vous pensiez en vous déclarant pas très chaud pour « bricoler un truc dans le dos du patient » ?

    Je suis heureuse pour votre patient, qu’il se sente mieux grâce au dialogue qui s’est instauré entre vous deux et à la prescription qui en résultât. N’était-il, finalement pas, moins limité que présupposé initialement ?

    Quand vous dites « La demande de l’équipe de protéger ces pensionnaires féminines était donc parfaitement légitime. »
    Assurément elle l’est, sur le plan moral, sur les plans pénal et respect du « secret professionnel » ça peut se discuter selon le contexte exact. Ce qui me surprend le plus c’est que des mesures de protection de ces personnes n’aient pas été instaurées en amont (mesures d’encadrement ?)par une direction d’établissement en prise avec toutes les réalités réelles ou supposées du terrain… Nous vivons malheureusement dans un monde où gouverner « c’est réagir suite à un problème » mais plus vraiment de chercher à les anticiper…

    Ce manque d’anticipation conduit à une cascade d’événements, foulant aux pieds au passage, certains droits humains fondamentaux (tant pour les « victimes » de Robert que pour lui même et ses proches). Cet enchaînement vous a placé dans une position difficile que vous avez bien gérée.

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