Chronique des jours étranges – L’attente

Jeudi 19 mars

Aujourd’hui, j’aurais dû être avec M au Congrès de la Médecine générale et faire la présentation de notre poster. Pas mal de boulot mis entre parenthèses mais on espère que ce n’est que partie remise.

Un torréfacteur de Bordeaux offre une partie de son stock aux soignants. Comme ça. Il ne nous connait même pas mais il connaît quelqu’un qui nous connaît. Pluie de papillons sur sa route.

Beaucoup de cas suspects en téléconsultation aujourd’hui, je me rends compte que c’est plus difficile d’être systématique qu’en consultation classique. Il faut jongler entre les fenêtres : celle de la caméra, le dossier du patient, le site Ameli pour faire l’arrêt de travail, la boite mail… Et puis le dialogue est clairement moins fluide qu’en face à face. Du coup, je m’emmêle un peu les pinceaux. Je décide de me faire une petite check-list en papier pour être sûr de ne rien oublier.

Un patient que j’ai arrêté de manière préventive en raison de ses facteurs de risque me maile un certificat de 2 pages à remplir pour son assurance de maintien de salaire. Alors que même qu’un mastodonte comme la Sécu a réussi en quelques jours à proposer un formulaire pour que les patients à risque fassent eux-mêmes leur arrêt, Groupama pense qu’on a rien d’autre à faire que de compléter leurs certificats à la con. Je refuse de le faire même si c’est un patient que j’aime beaucoup et l’invite à dire à son assureur ce que j’en pense.

Le labo du coin peut enfin prélever des tests PCR, entre autre grâce aux masques FFP2 qu’on leur a filé. Je prescris la première aujourd’hui chez une patiente d’un établissement d’hébergement. La biologiste me dit qu’elle va se débrouiller pour la blouse. Et pour la charlotte ? Euh… je ne vois pas. Je pense qu’il faudra faire sans.

Le soir, M passe dans mon bureau, on papote un peu, on discute des cas qui deviennent plus fréquents avec des plannings qui restent très vides par rapport à l’ordinaire.

Il me dit « Ça fait chier cette espèce d’attente, j’ai hâte d’être dans 15 jours.
– Euh, je ne crois pas qu’on doive avoir hâte. Quand on y sera, on regrettera le calme d’aujourd’hui.
– Oui bien sûr. En fait, ce qui me fait chier c’est de ne pas connaître l’ennemi.

Vendredi 20 mars

En arrivant, je tombe sur l’équipe de ménage du jour, orthophoniste et infirmière dans leur plus belle tenue.

La petite-fille d’Henri m’appelle, fièvre et toux depuis 3 jours. Il habite un peu loin, elle va sur place pour qu’on puisse faire une téléconsultation.

Je le vois allongé sur son lit. Fréquence respiratoire à 26. Il n’arrive compter que jusqu’à 7 avant de devoir reprendre son souffle. J’appelle le 15, une ambulance vient le chercher.

Il a 87 ans et quelques soucis. Mais jusqu’à l’an dernier il nous ramenait plusieurs cageots de légumes de son potager chaque été.

C’est le premier patient que je pense ne pas revoir.

Il y a encore 1 mois, je m’engueulais presque avec J au sujet du projet de CPTS locale. Personne n’était enthousiaste et n’en voyait vraiment l’intérêt. surtout chez nous avec la culture de coopération entre les 5 MSP des environs. Juste un nouveau machin administratif avec des contraintes en plus. J’étais pour boycotter les réunions, elle voulait y être pour ne pas laisser le train démarrer sans nous, ça me mettait en rogne.

C’était il y a 1 mois et aujourd’hui je vois avec enthousiasme les infirmiers libéraux de 3 cantons former un groupe WhatsApp pour s’organiser et structurer une filière pour les prélèvements ou la prise en charge des patients à domicile. Ils et elles décident de mettre en commun le matériel récupéré auprès des mairies ou des garagistes.

C’était il y a 1 mois et je vois les médecins s’échanger les informations et se porter volontaires pour reprendre les gardes de soirées et doubler celles de week-end le temps de la crise.

Ça n’en a pas le nom, c’est sur un territoire plus limité que l’immense machin qui était envisagé et on n’a certainement pas besoin de tous les carcans administratifs. Mais ce n’était peut-être pas si idiot cette idée de CPTS.

Je découvre et partage « Covid-19, chronique d’une émergence annoncée ». Clairement, les articles les plus intéressants, les infos utiles c’est sur Twitter que je les trouve.

A n’est pas venue travailler aujourd’hui : fièvre, courbatures, toux. Elle est allée se faire tester sur le parking du labo. On a pourtant été parmi les premiers à modifier notre fonctionnement, travailler en masques, en blouses, à limiter le passage à la MSP. Putain de virus.

Samedi 21 mars

Depuis plusieurs semaines, les consignes au sujet du port des masques fluctuent. Visiblement plus en lien avec la gestion de la pénurie qu’en fonction d’un intérêt médical réel.

Certains avancent que les masques en tissus seraient plus dangereux que rien. Je ne vois pas comment c’est possible.

Le seul argument raisonnable qui me semble tenir la route serait que le port d’un masque pourrait amener à relâcher la vigilance sur les autres gestes barrière. Pourquoi pas.

Mais, dans la situation de pénurie actuelle, le choix n’est pas entre masque professionnel et certifié ou masque en tissu artisanaux. Le choix est plutôt en général entre masque en tissu artisanal ou rien. Et quelle que soit leur capacité filtrante, je leur vois au moins deux autres intérêts :

– Si on maintient l’idée que seuls les malades doivent porter un masque, on n’évitera pas la stigmatisation des porteurs de masque. Le risque c’est que, comme M me le racontait la semaine dernière, certains malades tousseurs refusent de porter un masque pour éviter d’être pointés du doigt.

– Depuis que j’en porte toute la journée, je me rends compte que c’est un très bon moyen d’éviter tous les gestes machinaux de la main vers le nez ou la bouche or ce sont ces gestes involontaires qui sont les plus à risque. C’est ce que j’appelle la fonction proprioceptive des masques, fussent-ils artisanaux.

Je suis tout content de découvrir l’article « La place des masques en tissus dans la prévention du coronavirus Covid-19 » écrit par une couturière et ingénieur textile. En le lisant, je réalise un truc qui me paraît évident à présent, c’est la fonction électrostatique de la matière : un masque n’est pas juste un filtre mécanique.

Heureusement, les copains sur Twitter arrivent régulièrement à sortir des trucs pour me faire marrer.

Ça paraît de plus en plus difficile de faire les tests même dans les indications officielles. Je ne comprends pas la logique derrière ça. Encore une fois c’est sur Twitter, via le compte d’un biologiste hospitalier que je trouve des éléments de réponse.

Pendant ce temps, la Corée du sud, pratique les tests à très grande échelle.

En même temps, le manque de moyens ne semble pas un problème spécifiquement français. C’est le système économique dans son ensemble, la politique à courte vue, la recherche du profit maximum qui doivent être remis en cause.

Je découvre qu’il y a plusieurs sociétés, françaises, américaines, suisses, coréennes… qui affichent en précommande sur leur site des kits de test rapides pour la détection des anticorps anti-Covid 19. Quand ça sera finalisé et disponible, ce sera la ruée. Et qu’est ce que ça changera la donne pour les soins de première ligne !

Dimanche 22 mars

Annonce du premier décès d’un médecin français du Covid-19. Gâchis.

47 ans, je ne suis pas encore dans la zone rouge mais qu’est-ce que je ressentirais si j’avais 15 ou 20 ans de plus ? Je pense aux copains qui ont passé les 60 ans. Envie de leur dire de se mettre en retrait, de se confiner, de se limiter à de la régulation ou de la télémédecine exclusive. Franchement, il n’y aurait aucune honte.

Mon mari avait des poussées de fièvre jusqu’à mercredi. Par prudence, il avait été mis en arrêt. La fièvre semble avoir disparu mais il se sent essoufflé et « comme du froid sur la poitrine, là ». Pas de toux, il reprend le boulot demain. Sa cadre l’a déjà appelé 2 fois pour changer le planning de la semaine en s’adaptant aux absences qui se multiplient.

Lundi 23 mars

En arrivant à la MSP, je tombe sur S, la psychologue, qui est venue faire le ménage et sur notre infirmière Asalée qui est là pour faire le suivi téléphonique des patients. En les voyant ensemble, je tilte que ce sont les deux plus âgées de l’équipe. Je leur dit que ça ne me paraît pas raisonnable de continuer à venir dans les locaux et de s’exposer si ce n’est pas indispensable. D’autant plus que le suivi téléphonique pourrait être fait à distance.

Le choc est rude. L’une et l’autre tenaient à être rester présentes pour se sentir toujours à la barre. Longue discussion avec les collègues, on parle de responsabilité individuelle, de responsabilité collective, de solidarité nécessaire, de solutions à inventer.

Téléconsultations impossibles ce matin. Les serveurs sont à bout de souffle, visiblement le trafic de téléconsultation a été multiplié par plus de 1000 en 10 jours. Il faut se démerder par téléphone.

On en est à 5 médecins décédés en 2 jours. Mon père s’inquiète en m’envoie un message.

En discutant avec les collègues pendant le repas de midi, on se rend compte qu’on a eu trois cas de Covid-19 avec des épisodes d’urticaires typiques. Je n’ai rien vu passer à ce sujet, je demande à Twitter, ça ne semble pas exceptionnel !

Henri est rentré chez lui, sous antibiotiques. Finalement, il semble bien que je le reverrai ! PCR Covid et scanner thoraciques négatifs. Les autres pathologies sont toujours là.

Les résultats du test de notre coordinatrice ne sont pas encore disponibles, elle ne va pas trop mal.

Mardi 24 mars

3h du matin, insomnie. Je vais voir ce qu’il se passe sur Twitter, je tombe sur un message qui évoque la possibilité de réutiliser les masques FFP2 après 30 minutes à 70°, je creuse un peu et retrouve la synthèse l’Université de Stanford « Répondre à la pénurie de masques » qui donne ces éléments. Je retrouve également un article de l’Université de Cambridge de 2013 qui retrouve une efficacité très similaire des masques en tissus avec filtre confectionné à partir de sacs d’aspirateurs en comparaison des masques chirurgicaux.

La journée est toujours assez calme au cabinet. J’en profite pour finir de mettre en ligne toutes les fiches « suivi Covid-19 » de nos patients pour qu’on puisse tous y accéder, que ce soit depuis le cabinet, le domicile des patients où depuis chez elle pour S, l’infirmière.

Je cherche des ressources pour faciliter la télésurveillance et les explications à donner aux patients pour évaluer leurs constantes. Je me rappelle d’un tweet en anglo-gallois que j’ai vu passer et je découvre le score de Roth qui permet, avec une précision acceptable en « mode dégradé » d’évaluer la saturation des patients à distance.

Comment mesurer sa Fréquence respiratoire ?

Comment mesurer sa Fréquence cardiaque ?

Comment mesurer sa température ?

Décompte à voix haute (Score de Roth)
Prendre une grande inspiration et compter rapidement à voix haute 1, 2, 3, 4, 5, …
– Normal si décompte > 30
– Si décompte < 10 ou 7 secondes => Sat < 95% (avec une sensibilité de 91% et 83%)
– Si décompte < 7 ou 5 secondes => Sat < 90% (avec une sensibilité de 87% et 82%)

A midi, c’est dessert amélioré. Un restaurateur des environs nous a fait déposer du moelleux au chocolat. C’est super touchant. Et délicieux.

Je vois passer, mi effondré mi ébahi, un tweet pour proposer un montage permettant de ventiler simultanément 4 patients avec UN respirateur dans une situation de « do or die ».

17h, mon mari m’envoie un SMS. Il a de nouveau 38°1. Il prend rendez-vous chez son médecin pour demain matin.

18h, le résultat du test de A est négatif. Mais, je vois passer de plus en plus d’infos sur le taux de faux négatifs, entre 20 et 50%. Elle reste chez elle à se reposer et à s’isoler de sa famille.

L’histoire de Raoult et de la chloroquine me rend dingue. Quel que soit le résultat au final, même si ce traitement fonctionne (et je le souhaite même si je n’y crois guère vu la minceur des résultats), ça aura fait des dégâts considérables à la crédibilité de la recherche médicale. Cet article explique bien les principaux problèmes.

Dans la soirée, je découvre que Raoult sort un bouquin dans quelques jours. Je n’ai pas de mots et je n’arrive pas à me sortir de la tête que toute cette affaire n’est qu’un énorme plan com’ sans aucune vergogne.

Mercredi 25 mars

Au petit déjeuner, je découvre une vidéo très bien fichue qui explique de manière simple le problème que pose l’affaire de la chloroquine et les dégâts que ça risque de faire.

Et puis juste après, je tombe sur une vidéo parodique que M a fait passé sur le groupe WhatsApp et qui me fait bien marrer.

Un thread par un virologue américain évoque la dérive génétique du virus et pourquoi ça ne devrait pas être trop alarmant sur le plan immunologique. Si l’immunisation (post-infectieuse et/ou vaccinale) n’est pas définitive, elle devrait quand même nous donner de l’air pour envisager les choses sur plusieurs années.

C’est mon jour off. J’avais pensé aller dans le jardin pour avancer sur les travaux nécessaire. Le soir est arrivé et je ne suis pas sorti.

Dans la matinée, Super-Nounou nous a annoncé qu’elle commençait à tousser et qu’elle était en arrêt.

Mon mari a vu son médecin. C’est dans les locaux de la MSP où il consulte qu’a été positionné le site de prélèvement que les infirmières libérales du secteur ont organisé. Il a directement été testé sur place.

Ça se rapproche.


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