Glacé

Jacqueline était l’une de mes patientes préférées. Ancienne architecte, à l’époque où, pour une femme, elles ne devaient pas être nombreuses. 80 ans, encore vive, elle continuait à écrire des articles pour une revue professionnelle.

Un caractère de fer et une santé du même métal, je ne la voyais que de temps en temps, pour des bricoles. Elle n’avait aucun traitement de fond.

Jacqueline est venue me voir en octobre et j’ai détesté cette consultation.

Elle s’est assise en face de moi : elle était jaune comme un pissenlit. Je lui ai demandé depuis combien de temps.

– Une semaine environ, je ne l’ai pas remarqué, c’est ma femme de ménage qui est venue aujourd’hui et qui l’a vu.

– Vos selles sont normales ?

– Non, pas vraiment, elles sont décolorées.

– Vous avez mal quelque part ?

– Non, aucune douleur.

Pourquoi m’as-tu répondu ça !? Pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu avais mal, là sous les côtes, à droite !? Au moins un peu… Que je puisse espérer que ce n’était qu’un bête calcul.

Je n’avais même plus besoin de t’examiner, je connaissais déjà la suite. Ça ne faisait que deux minutes que la consultation avait commencé mais, de te regarder et de te poser simplement ces deux questions, je savais déjà quel genre de saloperie te dévorait.

Toi, tu étais encore tranquille et sereine, attendant la suite. Moi, j’étais déjà glacé et paniqué, anticipant la fin.

Jacqueline est morte la semaine dernière.


10 commentaires à “Glacé”

  • Taedium Vitae :

    Bonjour Borée,
    Votre papier m’inspire l’interrogation suivante …
    Dans le cas de Jacqueline, si je suis condamnée mais que je ne m’en rends pas compte, ai-je vraiment envie de savoir, quelques temps avant la fin, ce qui se trame (si tout est déjà tracé !) … après 80 ans de vie ?
    Amicalement

    • Borée :

      Bonjour,

      Jacqueline a très rapidement été mise au courant du diagnostic et du pronostic qui en découlait. Elle a assez sereinement préparé sa fin de vie. C’était d’ailleurs un des rares patients qui m’avait remis, il y a déjà longtemps un « testament de fin de vie ».

      Il n’est cependant pas question, bien sûr, d’évoquer un tel diagnostic sans certitude, même si on a une suspicion très forte.

      Ce que j’ai voulu évoquer ici, ce sont ces moments où le médecin a, brutalement, parfaitement conscience de la gravité d’une situation alors que le patient est encore « innocent ». Un peu ce qu’avait évoqué Melle Rrr dans ce billet.

  • Taedium Vitae :

    Borée,
    La différence de perspective à un moment crucial …
    Je peux comprendre la dimension de ces instants, et je dirais de façon très froide (pardonnez-moi la brutalité éventuelle) que d’un côté, cela fait partie de votre boulot et donc que pour être médecin, il faut accepter aussi cette facette de votre métier qui humainement ressemble à un kaléidoscope … et d’un autre côté, cette facette explique aussi peut-être le taux de suicides anormalement élevé au sein de votre profession ! ;-(
    Donc, oui, je me suis déjà projetée dans cette situation … Et je ressens le problème plus dans l’étape suivante. Outre la forme, la question que je me pose, c’est comment gérer la suite … Dire, ne pas dire, faire faire une batterie d’examens complémentaires qui vont être anxiogènes, mais qui peuvent être indispensables voire salvateurs pour la suite, tenter de « soigner » au risque de déclencher des inconforts dus à des effets secondaires du traitement (alors que sans le traitement, l’état général est parfois précaire mais plus supportable …).
    Parce que cela, vous ne pouvez pas l’apprendre en tant que tel dans vos longues études … C’est quelque chose qui est propre à chaque médecin (itou pour les patients, d’où l’intérêt d’être en phase dans la relation, Cf. Ligne Rouge 😉 )

    Personnellement, c’est sur la suite, que je me pose de véritables questions … Entre le début de la médecine où seul le médecin savait, et ensuite, la période où l’on a décrété que le patient devait savoir et que du coup, on lui balançait le diagnostic et les chiffres statisques sans ménagement …
    Je me demande maintenant, avec une approche type « WONCA », comment les choses sont gérées (Je me dis parfois que dans certains cas, quand on ne « sent » rien, si c’est fichu … faut-il vraiment le savoir (au risque de se pourir les derniers jours avec des examens ou des médocs avec effets indésirables …) ? Et d’un autre côté, je suis outrée de penser cela, car privé le patient de la gestion de sa fin de vie, de son droit d’arbitrage …
    Et par extension, je me demande quel est le niveau d’information optimal que le médecin doit avoir de son patient quant à son « environnement » pour que le diagnostic soit optimisé sans être biaisé. Qu’en pensez-vous, jeune homme ?
    En d’autres termes, sur le mode provocation plus léger, faut-il être « inhumain » (ou extra-terrestre) pour être médecin ? ;-p
    Amicalement

  • christian lehmann :

    Ces instants glaçants où tu ouvres l’enveloppe en sortant de l’ascenseur et en jonglant avec tes clefs et où au milieu des résultats usuels, tu tombes sur…. l’indicible.
    et tu es seul à savoir, pour quelque temps encore.
    et tu sais qu’ils sont encore insouciants, mais plus pour longtemps.
    et tu regardes ton téléphone.
    putain, je connais.

    mais va raconter ça sur le forum du Figaro ;-)))

  • Corinne Bildstein :

    Jeune femme médecin, j’ai les yeux embués lorsque ma patiente en récidive d’un néo du colon me dit « voilà, maintenant je vais mourir » et que je sais qu’elle a raison…
    et je ne sais pas comment la réconforter parce qu’il n’y a aucune raison de voir l’avenir positivement…
    moi non plus je n’ai pas le coeur à supporter ça et moi aussi je suis triste, comme elle….

  • Borée :

    @ Taedium Vitae
    Je crois, bien au contraire, qu’il faut être profondément humain pour être médecin (généraliste, tout du moins).
    Quant au suicide des généralistes, il a bien des causes différentes. L’isolement affectif face à de telles situations fait partie de ces causes. Une solution à ce problème est de rompre cet isolement en travaillant en réseau, en échangeant avec des confrères (groupes Balint et autres) ou avec les autres intervenants du soins. « Débriefer ses sentiments » n’est pas vraiment dans la tradition majoritaire des médecins français. Je pense que c’est un peu ce que je fais via ce blog !

    Quant aux questions que vous posez, elles n’appellent pas de réponses univoques. Chaque situation est tellement singulière.
    Un outil précieux pour la prise de décision est le concept d’EBM (Evidence Based Medicine – Médecine fondée sur les preuves) lorsqu’il est bien assimilé. Il s’agit de fonder ses décisions en prenant en compte trois dimensions essentielles :
    1. les connaissances, le jugement, l’expérience acquise du médecin ;
    2. les données de la science ;
    3. les préférences du patient.
    La médecine française s’est longtemps contentée du premier point.
    S’en tenir au second, c’est appliquer une médecine « scientiste » détachée de la réalité des choses et donc vouée à l’impasse.
    Ne prendre en compte que le troisième, c’est abdiquer ses responsabilités (cf. Responsabilités partagées) et laisser cours au n’importe quoi.
    C’est bien en conjuguant ces trois dimensions que l’on peut espérer approcher la décision la plus « juste ».

  • Me Didine :

    Est ce vraiment l’innocence de la patiente contrastant avec la connaissance du médecin ou le fait que l’on sait la mort de celui qu’on aime (dans le sens de celui qu’on apprécie) est proche?
    Les médecins sont souvent confrontés à la mort mais je crois n’y sont jamais prets. C’est humain, quoi.
    Avoir les larmes aux yeux pendant une consultation, cela m’est déjà arrivé et j’étais mal à l’aise de montrer ma tristesse (une maman pleurant son enfant), mais la patiente m’a trouvé particuièrement compatissante:)

  • DELABARRE :

    A 20 ans, je rêvais d’être toubib… 60 ans plus tard, je réalise combien derrière la variété des cas (médecin généraliste !) et la richesse des contacts humains se cachent l’ombre constante de la mort et le regret, parfois, de n’y rien pouvoir. Dur, dur !
    Il doit falloir se blinder au plus vite, au risque d’y perdre sa sensibilté…
    En ce dernier domaine, je crois que vous ne risquez rien, c’est tout en votre honneur.
    Continuez sans rien changer.

  • Mathieu :

    Bonjour,
    Pouvez-vous nous donner le diagnostic de cette patiente ?
    Merci.

    • Borée :

      Non, désolé. D’une part en raison du secret professionnel. Et, surtout, parce que je ne voudrais pas que des personnes, par hasard ou en faisant des recherches, se fassent des « auto-diagnostics » à partir de quelques symptômes. Si vous avez de tels symptômes ou pensez en avoir, le mieux est de consulter.

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