Lucarne

Famille Bhîl

Dimanche de garde, le régulateur du 15 m’appelle pour un gamin de 13 ans. Il a de la fièvre depuis hier et mal au ventre depuis 10 jours. Ce serait bien que j’y aille pour vérifier que ce n’est pas une appendicite.

Je grommelle un peu qu’une appendicite qui durerait depuis 10 jours, ce serait assez original, mais ce n’est pas trop loin et on est en début d’après-midi. Le père m’explique au téléphone qu’il n’a pas de moyen de transport, j’y vais.

Milieu modeste. Très. Des relents de tabac dans le salon qui sert de hall d’entrée. Je monte à l’étage.

Le bonhomme dort dans son lit. Une chambre un peu en bazar, pas très soignée sans être repoussante.

Il se réveille et me dit ses symptômes. Il est plutôt sympa et m’étonne un peu : ses explications sont simples, claires et précises. Il a déjà vu un confrère 10 jours plus tôt pour ses maux de ventre : Spasfon et nifuroxazide. Rien aurait sûrement été mieux. Et puis ça leur aurait économisé quelques sous en s’épargnant ce produit non remboursé.

Je commençais à peine que sa soeur, un peu plus jeune, déboule dans la chambre.

— Dis voir docteur, je peux te demander quelque chose? Depuis longtemps, j’ai le minou qui me brûle des fois. Et puis aussi, j’ai de la conjonctivite.

Je lui réponds que, ok, on verra ça, mais que je dois d’abord finir avec son frère.

Le père s’était absenté un moment, il revient avec, à la main, le papier qu’il cherchait. Je ne suis pas surpris, c’est son attestation de CMU.

Je finis par expliquer qu’on est en pleine épidémie de grippe que c’est ce qui cause la fièvre du fiston et que les maux de ventre c’est une constipation.

— C’est très possible, il en a déjà eu.

Je prépare l’ordonnance. Il y a encore assez de stocks de paracétamol et d’ibuprofène à la maison pour aller jusqu’à demain quand quelqu’un pourra le conduire à la pharmacie.

Changement de chambre c’est au tour de la petite soeur. On s’assoit, même impression de fraîcheur et de maturité mélangées. Une confiance offerte d’emblée. Elle me montre un livre « Mes recettes de grand-mère »

— Regarde, docteur, là il y a la conjonctivite, page 55, c’est ce que j’ai. Mais ce que j’ai au minou, je ne l’ai pas trouvé.

Le père, qui est là, m’explique :

— Ma femme est morte d’un cancer de l’utérus, alors je suis un peu inquiet.

Je m’efforce de le rassurer, ça n’a rien à voir. Et d’ailleurs, vu les symptômes et l’examen normal, ce n’est probablement qu’une affaire d’hygiène un peu excessive.

— Vous avez les carnets de santé?

— Ah… oui, je vais les chercher…

Moment d’archéologie. Pendant ce temps, dans cette chambre mal éclairée, nous regardons avec la petite son livre de recettes de grand-mère. Je lui explique que certaines peuvent être intéressantes, mais que les décoctions de fleurs dans les yeux, c’est pas le plus génial.

Retour du père et des carnets. Je complète, je feuillette. Trois ans de retard de vaccin pour l’un, cinq ans pour l’autre, pareil pour la soeur qui est restée à jouer dans sa chambre. Le père se décompose, gêné, il s’excuse :

— Je n’y pensais pas du tout. C’était mon épouse qui s’occupait de ça. C’est grave?

— Non, pas vraiment. On va rattraper ça et puis c’est tout.

Moins grave sûrement que ces médecins qui ont bien dû examiner la fratrie ces dernières années sans vérifier les carnets. Et puis ne te bile pas, je vois que tu galères, mais tu ne m’as pas l’air d’être un mauvais père. Je crois que tu ne t’en sors pas si mal que ça avec ce que le sort t’a laissé. Se démerder seul à ton âge, avec trois gamins, tu ne l’avais pas prévu, hein. Mais, ça, je l’ai gardé pour moi.

Trois prescriptions, deux feuilles de soins, je redescends vers la sortie.

Finalement heureux de cette petite tranche de vie. Une simple lucarne sur cette famille. Visiblement pas beaucoup d’atouts dans les mains, pourtant, confiant pour leur avenir. La conviction qu’ils sauront s’en sortir pas trop mal.

La conviction aussi d’avoir été utile. Ça… ce n’était pas une urgence du dimanche. Mais, par-delà mes grommellements du démarrage, je crois que ça aura valu le coup cette visite hivernale. Pour eux, j’espère. Pour moi aussi, content de mon boulot et de ces rencontres qu’il m’autorise. Rencontre de pauvreté, mais certainement pas de misère.

***

Le premier titre de ce billet était « la Force historique des pauvres », une référence et un hommage à l’ouvrage éponyme de Gustavo Guttiérez. Il n’était en fait pas très adapté à cette histoire. Je lui ai donc préféré ce nouveau titre : la lucarne, cette petite ouverture qui laisse passer la lumière.
La photo a été prise par mon homme. Elle est juste magnifique.

30 commentaires à “Lucarne”

  • Babeth :

    Alors deux choses : ton billet est magnifique (comme toujours), la photo de ton homme est magnifique. Voilà.
    Et puis vraiment, ça me fait tout chaud au coeur de lire cette histoire, parce que pleine d’humanité et d’optimisme… C’est tout toi en fait!

  • Notyl :

    Je lis, je souris, je m’imagine dans quelques mois dans des situations similaires et je me dis que je fais le plus beau métier du monde.
    Et je suis content, bêtement, car j’ai un splendide nouveau fond d’écran noir et blanc…

  • Marion :

    J adore votre( ta ?) prose, votre( ton) humanisme,
    L optimisme qui en découle nous fait du bien …
    Merci de nous faire profiter de ses moments la !
    Splendide la photo !

  • Jacques :

    Je râle aussi souvent quand je dois faire des visites à priori peu justifiées (pathologie qui « durent » patient qui ne peu se déplacer soit disant … ) mais j arrive encore au contact des gens à rester humain et je me force en tout cas à être poli. Et puis l empathie (merci l éducation ou l héritage de mes parents) fait le reste. C est chouette d avoir examiné la petite et c est professionnel d avoir consulté les carnets de santé . C est aussi Ça être médecin. Être chouette alors qu on nous fait un peu chier!

  • José Lemaire :

    Ce billet me réconcilie avec l’ humanité.
    Un vrai bonheur de commencer la semaine comme ça.

  • Margaux :

    j’aime ce texte comme tous ceux postés ici, vrai et simple, marci ! Et j’adooooooooooore cette photo (il est photographe votre homme ? Si oui il vend ses clichés ? non parce que s’il en a d’autre avec cette mêm intensité wahoooo !)

  • docmam :

    J’ai souvent cette réaction en deux temps également, râler d’abord, grommeler, parce que cette visite n’a pas l’air justifiée, ou telle urgence n’a pas l’air urgente…

    Et souvent après coup, je reviens avec le sourire. Certes parfois ce n’était ni urgent ni particulièrement justifié.
    Mais elle était inquiète, ou il était stressé, peu importe, j’ai eu l’impression d’être au bon endroit au bon moment, d’être utile, de faire correctement mon travail.

  • Marion / Marishka :

    Très beau billet, comme d’habitude, plein d’humanité, que certains médecins devraient retrouver … Chapeau bas au médecin que vous êtes et qui me fait penser à mon doc, qui est très bien également 🙂
    Magnifique photo faite par ton homme !

  • Chris :

    Je n’aurais pas pensé que vous étiez pro-vaccin… 🙁

    • Borée :

      Merci pour vos commentaires. Heureux de vous avoir fait partager ce petit moment d’humanité.

      @Chris
      Parce que vous, vous êtes pro-tétanos ?

      @Margaux
      Mon homme est simple amateur. J’avais déjà mis quelques photos ici.
      Vous pouvez également retrouver cette série sur son blog.

  • Eldiablo :

    Question hors sujet :
    Est ce que la pose d’un stérilet est possible chez une jeune femme de 20 ans sans contre indication médicale si oui ou non expliquez moi pourquoi
    Merci d’avance de votre réponse

    • Borée :

      @Eldiablo
      C’est effectivement hors-sujet. 😉
      En court : oui, bien sûr, sans aucun problème.
      En plus long : vous trouverez pas mal d’éléments dans ce billet et ses commentaires (si vous n’avez pas le temps de tout lire, faites une recherche sur « nullipare »).

  • sylvainj :

    merde, je suis à deux doigts d’écraser une larme :/

  • Margaux :

    Cher Docteur B un grand merci pour ce lien, je sens que je vais voyager !
    Merci pour vos textes, ils sont toujours très vrais et touchants.

  • Annabelle :

    Monsieur, Docteur B.
    Je suis sage-femme, cela fait deux heures que je me promène sur votre site (au lieu de dormir, parce que quand mon bébé se réveillera pour téter ce sera dur !!)
    Je souhaite vous remercier pour toutes ces informations si précieuses, ces moments partagés, cette proximité. Je suis libérale, en zone péri urbaine, je fais de plus en plus de consultations gynécologiques, les accouchements à 4 pattes ou accroupie ne me font pas peur, mais là; vous m’avez décider à faire les frottis (dans un premier temps) puis poser les DIU (plus tard) sur le côté !! Merci. Il n’existe pas vraiment de blog comme ça sur la pratique des sages-femmes… Cela fait pourtant tellement de bien de voir qu’on n’est pas seul à vivre certaines situations.
    Alors encore MERCI…

  • Picorna :

    le billet qui m’a le plus touché sur ce blog, chapeau bas pour le billet et surtout pour la visite utile pour cette famille.

  • Dr L :

    Bon je vais jouer le role du salopard , mais je suis toujours alerté par une petite fille qui parle ( trop ) facilement de problemes au niveau de la sphère genitale …

  • M. :

    Au delà de l’humanisme et de la « belle histoire » que dégage ce billet, je rejoins Dr L…

    • Borée :

      @Dr L (et M.)
      En réalité, je suis étonné que vous ayez été le premier à vous poser la question (en tout cas à l’écrire).
      Oui, bien sûr, je me suis interrogé. Et je peux me tromper.
      Mais plusieurs choses m’ont semblé rassurantes :
      – un examen physique normal,
      – des plaintes finalement assez simples et explicables,
      – pendant que je finissais d’examiner le garçon, alors que sa soeur était repartie, le père m’a demandé lui-même « Au fait, est-ce que vous pourrez examiner ma fille… ? »,
      – le père s’est absenté, assez longuement à deux reprises, pour chercher l’attestation CMU et les carnets de santé.
      Je me suis dit que s’il y avait eu quelque chose de suspect, il se serait bien gardé de m’en parler et serait certainement resté présent en permanence pour « surveiller ».
      En écrivant ces lignes, je me rends compte que je n’ai pensé qu’au père et pas à d’autres personnes possiblement présentes dans l’entourage mais, vraiment, je n’avais rien de suffisamment inhabituel pour déclencher l’alarme.

  • Valentin :

    Je salut votre initiative de nous parler de votre métier; et vous remercie particulièrement pour vos explications des termes et noms savants.
    De plus, votre style est agréable.
    Bravo et merci Dr Borée.

  • La Tellectuelle :

    Moi aussi, en lisant la demande de la petite fille, j’ai craint l’histoire qui finit mal, l’anecdote glauque.

    Pour conforter Borée dans son état de non-alarme, je pense que ma fille aussi fait état un peu facilement de ses problèmes génitaux.
    Ayant un passé assez lourd d’infections urinaires et pyélonéphrites à répétition, je suis extrêmement vigilante par rapport à ses plaintes à cet endroit là.
    Mon mari m’a récemment fait prendre conscience que je sur-réagissais complètement sur le sujet, et créait de fait une « angoisse « ( le mot est un peu fort) chez ma fille.

    La fillette de l’histoire a forcément été touchée par la maladie de sa maman, et le père dit lui-même qu’il s’inquiète.
    Bref, la réaction de la fillette ne me surprend pas.

    Merci pour cette belle anecdote humaine.

  • frollo :

    j’adore, t’es vraiment le meilleur médecin de France qui accueille la pauvreté dans sa plus grande simplicité mais qui fait plus de visites à domicile pour rien depuis longtemps alors que le dr Moustache, lui, il en faisait tout le temps. C’est bien la médecine générale de médecin traitant qu’est finalement pas très différente de la médecine de famille à l’ancienne sauf qu’avec l’Iphone et vidalpro, c’est plus mieux.

    • Borée :

      Merci pour cette contribution.
      Visiblement il vous a échappé un détail : le père n’avait pas de moyens de transport.
      Et un autre que je n’ai pas mentionné : cette famille habite dans un village situé à mi-chemin entre mon domicile et mon cabinet. Je ne vois pas trop pour quelle raison j’aurais exigé qu’il dérange un voisin un dimanche pour, en plus, me taper moi-même davantage de kilomètres.
      Mais, bon, visiblement vous avez votre opinion. Parfait.

  • dM :

    Drôle de partie de campagne. L’humanité revient de loin et la médecine annoblit. Bouleversant.Merci

  • Aurélia :

    A la lecture des plaintes de la petite fille j’ai crains que ça ne finisse en histoire glauque….3 et 5 ans de retards de vaccins ! Et ils sont toujours en vie ! Un miracle. Et la petite va pouvoir profiter des nouveautés du marché comme le vaccin anti-hpv surtout avec les antécédents de sa pauvre maman. Désolée d’être un peu ironique probablement une histoire de sensibilité personnelle car ça ravive probablement de mauvaises expériences. Qu’ils soient à jour de leurs vaccins soit mais j’en ai connu des médecins qui se jettaient littéralement sur les fameuses dernières pages du carnet de santé comme s’ils avaient accompli là LEUR mission sans même jeté un coup d’oeil à mes enfants. Des questions à gogo sur les vaccins j’en ai entendues mais jamais aucune sur leurs possibles problèmes de vue. Ils sont tous les deux très hypermétropes comme leur papa et JAMAIS aucun médecin qui les a suivis ne s’est inquiété de leur faire passer un baby visio, de les envoyer chez l’ophtalmo… Heureusement qu’on se prend en charge seul et qu’on fait ce qui nous faut de nous même. La santé d’un enfant ne se résume pas au fait de savoir s’il a bien reçu tout ce qui existe de vaccins sur le marché.

  • Céline :

    Bonjour,

    Je suis tombée sur votre blog par hasard. Très intéressant ! Sur la forme, j’aime votre style simple et précis, sur le fond, je vous rejoins largement dans votre façon d’appréhender les choses. Je viendrai le visiter régulièrement dorénavant. Une question : par ricochet, je me suis rendue sur le blog de « votre homme » qui expose de magnifiques photos. Mais de qui s’agit-il ? Pouvez-vous m’éclairer ? Merci.

  • Céline :

    Ouiii ! C’était bien ma question, sous-jacente.

  • Gehelle :

    J’ai aimé ce billet comme la plupart des autres d’ailleurs. Je suis instit et j’ai l’impression que j’ai déjà rencontré des pères d’élèves, seuls ressemblant à celui-ci.
    Je me suis encore tout récemment questionnée sur le rôle des médecins traitants dans le suivi des vaccinations … Avant notre dernier départ en classe de découverte, en début d’année, j’ai vérifié les fiches sanitaires de mes élèves où les parents inscrivent quelques renseignements comme les dates des vaccinations. J’ai trouvé 6 enfants pour lesquels il y avait un retard assez conséquent dans la seule vaccination DTP. J’ai dû expliquer cela aux parents (ce n’était pas des parents anti-vaccinations car pas le genre de la population du quartier), ils ont d’ailleurs fait vacciner leurs enfants rapidement.
    Ces enfants vont pourtant chez le médecin… Je suis donc un peu étonnée…

  • Ivana Fulli :

    Il faut quand même penser à évoquer un diagnostic de violences sexuelles subies par la petite fille de mon point de vue de psychiatre -qui sait bien que l’inceste et les violences sexuelles et psychologiques subies par des enfants se retrouvent dans tous les milieux et avec toutes les orientations sexuelles des parents mais qui sait aussi que les enfants victimes de violences sexuelles répétées sont très amers adultes de ne pas avoir été entendu quand ils ont essayé, avec leurs moyens d’enfants, de faire cesser les abus :

    Entre l’exposition des parties génitales en public du petit enfant et la promiscuité sexuelle de la très jeune adolescente, se trouve la fillette qui se plaint au docteur gène ou douleur autour de son sexe.

    Aussi sympathique que soit une famille et y compris avec un hymen intact à l’examen clinique de la petite fille, il faut savoir évoquer ici une possibilité d’ inceste par un père immature souffrant de frustration par veuvage, peut-être les jours où il a un peu bu et pas nécessairement avec pénétration vaginale ni pénétration du tout , l’inceste par un frère pubère un peu trop abandonné à lui-même ou les violences sexuelles subies par la petite fille en dehors de la famille.
    Très cordialement et confraternellement.

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