Décalage

En écrivant le billet « Chacun cherche… », il m’est revenu une histoire concernant René qui nous avait bien amusés…

Parmi ses pérégrinations médicales, je reçois un jour la lettre d’un confrère Pneumologue du CHU. Après diverses considérations pneumologiques, ce charmant confrère conclut son courrier en me précisant « qu’il s’interroge sur les fonctions cognitives de M. René et qu’il serait peut-être souhaitable d’envisager un bilan plus poussé auprès de nos confrères gériatres ».

Bref, le Pneumologue se demande si René n’est pas en train de commencer une maladie d’Alzheimer.

« Ben ça… » me dis-je. Il est sûrement déprimé et un peu névrosé mais je n’ai jamais rien remarqué qui puisse me faire soupçonner une telle possibilité. Aurais-je manqué quelque chose ?

Quelques jours plus tard, je vois René en consultation et nous discutons de son passage au CHU qui l’a apparemment un peu ébranlé.

Il me raconte…

Avant la consultation en Pneumo, il devait aller faire un scanner. Ceci fait, la secrétaire de la radio lui remet les clichés et lui dit en substance « Voilà, prenez ça et emmenez-les avec vous pour aller voir le Pneumologue. Bonne journée. Au revoir. »

Et René s’est perdu. Dans le CHU. Au lieu de prendre l’ascenseur H, il a pris l’ascenseur G. Il est sorti au 7ème au lieu du 9ème. Après avoir tourné à gauche, être descendu de trois étages, remonté de un et pris le troisième couloir à droite, il a quand même fini par arriver en Pneumologie. Avec du retard. Il s’est gentiment excusé. « Je me suis égaré. »

Et puis, en arrivant devant le pneumologue, celui-ci a pris la jolie chemise cartonnée jaune que la secrétaire avait préparée, ajusté ses lunettes, sorti son stylo et, en vérifiant les informations, il a demandé à René

– Ah, tiens, il n’y a pas votre adresse, c’est quoi ?

– Eh bien, le Bourg.

– Oui mais vous avez bien une adresse, c’est laquelle ?

– Ben… le Bourg, je mets toujours « le Bourg ».

– M’enfin, vous habitez bien dans une rue, elle s’appelle comment ?

– Euh… je ne sais pas.

– Et votre numéro de rue, vous ne le savez pas non plus.

– Euh… non.

Et moi d’éclater de rire en imaginant la scène entre René et ce spécialiste apparemment très citadin.

Comme si le fait de se perdre dans les méandres d’un CHU était forcément un signe de désorientation spatiale !

Et comme si ne pas savoir son nom – et son numéro ! – de rue, c’était forcément qu’on l’avait oublié. Parce que, oui, oui, on a forcément un nom de rue dans son adresse. Tout le monde en a un.

Ben non. Quand on habite un patelin comme ici, les rues et les numéros, c’est tout juste bon pour le cadastre. Sur mes ordonnances, mon adresse c’est aussi « Le Bourg ».

Comme quoi, il n’y a pas besoin d’imaginer des situations très exotiques pour se rendre compte que le soignant peut être trompé par le décalage « culturel » qui peut exister entre sa propre vision et celle de son patient.

En tout cas, ça nous aura bien fait rigoler au moins, René et moi.

 

Edition du 30/08/11

L’amie Laurel m’a gratifié d’un dessin pour illustrer ce billet :


9 commentaires à “Décalage”

  • Kcenia :

    en dehors du décalage culturel, n’y aurait il pas une certaine condescendance ?
    au collège, dans le 78, je donne mon adresse à la personne en charge du cdi… « 92000 nanterre ».
    « 92000 ? »
    « oui, 92000 »
    « 92000 quoi ? tu ne connais pas les autres chiffres ? »
    bah y’en a pas, 92000 nanterre, c’est la préfecture !

    sinon il y a aussi à la poste qu’il faudrait expliquer que certains n’ont pas de numéros (leur formulaire en ligne ne permet pas de ne pas en mettre… perso je remplace par un tiret)

  • docausol :

    je suis médecin généraliste. à la campagne. à la Réunion. Je suis installé depuis un an. espèce en voie de disparition aussi (seul installé dans le bassin de population ou j’exerce depuis 3 ans, alors que 4 MG sont partis…)
    Merci pour ce blog tellement sincère, tellement authentique, tellement bien écrit. J’espère le lire longtemps. bon courage. Merci aussi pour les recherches sur les évidences de la médecine.

  • Clarinette :

    éh! oh! patapé (trop fort) sur le pneumologue! pour une fois qu’on en trouve un qui sort le nez de sa spécialité… tout en restant, somme toute, assez modeste…

    évidemment, c’aurait été encore plus classe s’il avait fait 59 secondes de tests neuropsys de base, et s’il avait demandé l’avis de Borée avant de parler des gériatres. Mais bon, on peut pas TOUT avoir.

    y a pas quelqu’un qui veut nous pondre un zouli billet sur la condescendance en médecine? un sujet bien complexe, il me semble… En vrac, et sans chercher les expressions politiquement correctes: un médecin doit nécessairement considérer a priori ses patients comme illetrés, déments, stupides et je-m’en-foutistes, et doit s’assurer qu’ils ne le sont pas, avant de prescrire leur saloperies de médocs, et de compter sur les patients pour les prendre bien comme il faut, faire les examens comme il faut, revenir en consultation quand il faut… Alors si on en fait trop, ça ressemble à de la condescendance ou à du paternalisme, mais si on n’en fait pas assez, ça se passe bien quelques temps (vu que la majorité des patients sont lettrés intelligents motivés avec une bonne mémoire), et puis un jour ça casse et on retrouve le patient aux urgences. Et là le médecin a une part de responsabilité.

    après, les bibliothécaires et les postiers… je me souviens d’un jour où j’allais chercher un paquet à la poste, adressé à Mme Saxophonette (CdB ;-)). Et ben on m’a répondu que Mme Saxophonette ça pouvait pas être moi, vu que j’étais pas mariée, donc je pouvais pas être une « madame ». Terminé, au suivant.

  • Borée :

    Merci pour vos encouragements.

    En effet, ce pneumologue est plutôt sympa et compétent et ne mérite pas vraiment d’être cloué au pilori. Il aurait pu tout aussi bien envoyer René directement chez les gériatres, voire lui faire directement une ordonnance de Reminyl… comme je l’ai déjà vu faire.

    Ce billet est un billet « sourire » et non pas un billet « colère » comme je peux en commettre également.

    Je suis convaincu que nous pouvons tous, et moi le premier, être soumis à un tel « décalage culturel », social, géographique, ethnique, linguistique … qui peux nous amener à ne pas correctement apprécier la situation de nos patients ou à ne pas nous faire comprendre.

  • Clarinette :

    voui voui, pardon, c’est surtout à Kcenia que je voulais donner mon point de vue! mon intention était même de le faire très gentiment, et sans condescendance, mais je suis vraiment pas douée pour ça… au contraire de Borée, qui a tout à fait su faire passer son sourire dans ses mots!

  • Mely :

    Je suis infirmière et je suis démente et désorientée au niveau spatial car je me perd encore dans le CHU où je travaille depuis 3 mois…

  • chantal :

    Là où j’habitais en France, c’était (et l’est toujours) un lieu dit comme « rue ».

    Quand à se perdre dans les hôpitaux – CHU et autre – cela m’arrive facilement. Le service, j’arrive, mais ensuite le bureau du médecin aie!

    Bonne soirée

  • Meza :

    C’est arrivé à une patiente quand j’étais première année. Les infirmières me l’avaient décrite comme une psychotique persuadée que son fils était archéologue…Je leur demande le nom…Fait quelques recherches sur Internet (Google <3) car son histoire me disais vaguement quelques choses. Et en effet…Fiston était bien un archéologue reconnu…!

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