Unité !

Lorsque j’étais étudiant, j’ai appris que nous devions utiliser les unités du Système International (SI) pour les résultats biologiques. Que c’était le moyen d’unifier les données internationales afin d’échapper aux particularités locales. Que ce système était légal en France depuis 1961 et que la Société Française de Biologie Clinique l’avait adopté depuis 1978.

On pourrait croire que c’est un truc qui a été fait pour les Anglais vu que le système métrique est quasiment universel. Et qu’il est lui-même fondé sur des bases rationnelles, comme l’avaient rêvé ses concepteurs lors de la Révolution française. Mais c’est plus compliqué que ça parce que le gramme ou le mètre font eux-mêmes partie des unités de base du Système International.

Donner un résultat en « grammes par litre » est donc bien une expression de type « SI ». Mais elle est beaucoup trop simple et compréhensible du commun des mortels. Du coup, ce n’est pas drôle.

Ces nouvelles unités de mesure sont donc vraisemblablement sorties du cerveau de chimistes pour lesquelles le raisonnement en « moles » doit avoir du sens même si ça n’en a strictement aucun pour M. Tout-le-monde. « Vous me mettrez aussi 3 moles de sucre, Mme l’épicière. »

Mais, soit. Puisque nous évoluons dans la mondialisation, adoptons cette langua franca biologique.

Finis les grammes par litre. Bienvenue aux millimoles par litre.

Le problème, c’est que ce n’est pas aussi simple.

Déjà, parce qu’il y a d’autres unités qui viennent se mêler à ça. Pour les ions, on peut aussi parler en milliEquivalents (mEq) qui dépendent de la charge électrique. Souvent 1 mEq = 1 mmol. Mais pas toujours. Pour le calcium, 1 mmol = 2 mEq. Ça amuse les chimistes.

Et puis, il y a aussi, les « Unités » pour les enzymes et pour certaines hormones. Mais pas pour toutes.

En matière d’unification, on repassera…

Pour certaines données, ça ne pose pas trop de soucis, on est à peu près tous sur la même longueur d’onde. Ainsi, pour le sodium ou le potassium, on parle tous en mEq. Pour l’hémoglobine, tout le monde en France en est resté aux grammes. Pour la glycémie aussi, en-dehors de quelques acharnés.

Pour d’autres, c’est un joyeux bazar. Lorsque j’ai un confrère hospitalier en ligne et qu’on parle du taux de créatinine, ça donne souvent ça : « Il a 12 mg de créat. – Ça fait combien, ça ? – Euh… 106 µmol. – Ah, ok. »

Et là, je ne parle que des Français entre eux. Quand mes patients anglais me parlent de leur glycémie à « 6,2 », je vois à peu près ce que ça fait. Mais quand un patient hollandais m’a dit que sa dernière hémoglobine était « à 7 », j’ai cru que je devais appeler le 15…

Manque « d’unités », donc.

Mais il y a encore plus amusant.

Histoire d’être originaux (et de garder leur clientèle), les laboratoires d’analyse français aiment bien avoir leurs petites coquetteries.

Dans mon coin, quand un laboratoire me dit que les globules blancs de mon patient sont à 7 550 par mm3, le labo d’à côté trouvera plus chic de me dire qu’ils sont à 7,55 Giga par litre.

Quand l’un va me répondre « Protéinurie : 170 mg / l », l’autre me dira « Protéinurie : 0,17 g / l ».

Le souci, c’est qu’aujourd’hui, la plupart des logiciels médicaux permettent d’intégrer automatiquement les résultats de prise de sang dans les dossiers des patients. Avec ça, on peut faire en deux clics de jolis tableaux qui permettent de voir les évolutions sur la durée. Du coup, quand le patient change de laboratoire, ces tableaux, ça devient un peu n’importe quoi.

Et, comme on peut toujours faire pire…

Chaque laboratoire a ses propres normes.

Pour le laboratoire X, la « norme » de la créatinine, c’est entre 7,4 et 13,7. Pour le labo Y, c’est de 7 à 12. Et pour le laboratoire Z, c’est entre 4 et 14.

Donc quand on a un patient qui avait un résultat à 12,5 chez Y et qui a maintenant un résultat à 14 chez Z, c’est plus ? C’est moins ? Pareil ? Qu’est-ce qui est dans les normes, qu’est-ce qui n’y est pas ?

Tout ceci m’emmerde car ça nous complique la vie. A l’heure où nous avons des logiciels médicaux qui présentent des tas de possibilités pour améliorer le suivi de nos patients, ces singularités sont ingérables.

Alors, moi je veux bien faire des efforts. Si demain, on me dit qu’il faut que je donne mes glycémies en mmol, je ferai l’effort intellectuel, je m’adapterai. Je ne trouverai pas forcément ça très parlant pour les patients, sans aucun intérêt pour le clinicien que je suis, mais d’accord. Ça me prendra sûrement un petit moment, mais je m’y ferai. Comme, petit à petit, j’ai fini par oublier les francs pour raisonner en euros.

Mais, comme pour le changement de monnaie, comme pour les unités de poids avant la Révolution, on n’y arrivera jamais si chacun continue à faire sa petite tambouille dans son coin.

Moi, ce que j’aimerais, ce serait qu’on enferme tous les biologistes de France ou d’Europe dans un grand hangar. Qu’on les y enferme et qu’on ne les laisse sortir que lorsqu’ils se seront mis d’accord une bonne fois sur quelle unité de mesure et quelles normes pour quelle donnée. Et qu’ensuite on s’y tienne en arrêtant rapidement les systèmes de « double affichage ».

Ces gens là ont bien des syndicats et des sociétés savantes dont l’utilité dépasse peut-être les négociations tarifaires. Je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas arriver à ça.

Et s’ils n’en sont pas capables parce que leurs petits intérêts particuliers et leurs confortables habitudes les en empêchent… Eh bien ! Il y a la loi pour ça.

P.S. En attendant le grand soir, je me suis fais ce petit tableau Excel pour pouvoir plus aisément « traduire » les valeurs biologiques les plus courantes. Je vous l’offre !
Edition le 31/05 à 15h : correction du tableau Excel, il y avait une erreur dans la conversion de l’urée (confusion avec l’azote).

20 commentaires à “Unité !”

  • José Lemaire :

    On vit une époque formidable…

  • L'apprenti Docteur :

    J’aime beaucoup l’idée du hangar. Finalement, ce que tu proposes se rapproche assez de l’élection d’un pape ! :p

    En tout cas merci pour le tableau excel 😉

  • SoleilDeMarseille :

    Les labo nous quand même fait grâce de l’INR intreprétable partout dans le monde 😉
    Du coup, pour s’en remettre, j’imagine qu’il va falloir attendre encore longtemps pour voir la poursuite de l’harmonisation …

  • stéphane :

    Pour la créatininémie, il devrait y avoir normalement une homogénéisation du dosage qui fera qu’entre deux labos la norme sera toujours la même. Normalement pour les laboratoires qui donnent le DFG en utilisant MDRD ils doivent normaliser leur dosage pour pouvoir utiliser la formule.
    Ce qui va rapidement normaliser, c’est que tous les petits labos sont rachetés par des gros machins qui centralisent tout et donnent un résultat homogène.
    La loi du marché va certainement réussir à rendre ton rêve de hangar possible.

  • Pharmacien :

    Figurez-vous que pour les « équivalents », il y a deux écoles, où la notion d’équivalent ne mesure pas la même chose (à chaque fois une histoire de x2 ou de x1/2). Alors si même nos profs de chimie ana se plantent, diable, où va-t-on ? =(

  • Jean Christophe Bataille :

    C’est comme la modification de la nomenclature des os du squelette. Il y a des hospitaliers qui n’ont rien a faire de leur temps …

  • Felis :

    Sinon, à part le hangar, tu as déjà les centrifugeuses toutes prêtes des biologistes… Peut-être que si on mélange le tout, on finira par extraire l’info vitale? 😉

  • chantal :

    Je connais cela avec la glycémie. Quand je disais à ma mère que mon résultat est de 0,75 elle ne comprend rien et à moi de penser à traduire en 75. Quand elle me parle de sa glycémie matinale à 62 je traduis par 0,62. Mais surtout ne me demandez pas la mesure d’unités, je ne me souviens plus du tout (mais de la norme d’indication, chez ma mère en Allemagne entre 55 et 110; il y a 10 ans en France pour moi 0,70 à 1,15 – cela aussi est un peu irritant non?).

    Pour la tension pareil. En France on dit 12/8 et en Allemagne 120/80 et il me fallait toujours traduire le résultat français pour ma mère selon le modèle allemand.

    Il faudrait aussi une indication pour certaines unités de mesures (gramme est bien compréhensible, ainsi le litre ou le millilitre, mais ensuite aucune idée de quoi l’analyse parle et ici la patient doit être un patient éclairé – je me demande comment?)

    C’est une très bonne idée de – je vous cite –  » enferme tous les biologistes de France ou d’Europe dans un grand hangar » pour se mettre d’accord, mais pas trop de luxe lors de leur séjour sinon cela prendra bien trop de temps.

    Bonne continuation et bonne soirée

  • olm :

    Concernant les différentes fourchettes : certes, chaque laboratoire à sa norme; mais il me semble que c’est aussi du aux méthodes d’analyses qui différent et sont plus ou moins approximatives (ce qui donne des fourchettes plus ou moins étroites; ou décalées).

  • ambre :

    et les labos ont les normes pour les femmes non enceintes… ce qui entraînent des appels affolés de futures mamans pour des chiffres qui, pour nous, sont normaux…

  • Beruthiel :

    Encore une fois, merci de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. personnellement je ne sais pas quoi répondre quand on me parle de créatinine et de calcémie en mg.
    juste par curiosité: l’Hb à 7, c’est quelle unité en fait? merci

  • Borée :

    Merci de vos commentaires.

    @olm
    Certes les techniques diffèrent. Mais il n’y a aucune raison qu’il soit impossible de les harmoniser via un système d’étalonnage. On a bien réussi à le faire pour l’INR et j’apprends par @stéphane que ça va venir pour la créatinine.
    C’est un peu comme si on disait pour le poids « Ouh la la, mais vous vous rendez pas compte, il y a les balances mécaniques, les électroniques, les Roberval… Normal que les résultats diffèrent. » Ben, non, parce qu’on a des étalons de référence et que 1 kilo, c’est 1 kilo.

    @docteurdu16
    Je ne connaissais pas ce site, merci. Ceci dit, mon tableau reste peut-être compétitif lorsqu’on un « bilan standard » à convertir dans sa globalité.

    @Beruthiel
    Pour l’hémoglobine, c’est en mmol/l. 7 mmol/, ça fait environ 11,3 g/dl.

  • Unité! » OwniSciences, Société, découvertes et culture scientifique :

    […] initialement publié sur “Le blog de Borée” sous le titre “Unité […]

  • gege2061 :

    Faut voir les choses du bon côté, vous avez réussi à vous mettre d’accord sur les préfixes, en informatique on est pas capable de savoir si kilo c’est 1 000 ou 1 024…

  • lap1.blanc :

    3 moles de sucre ? MAIS C’EST ÉNORME !

    Vous voulez en faire quoi de tout ce sucre ?

    (bon, ok, ça dépend de si on parle d’une molécule de glucose, d’un grain de sucre ou de morceaux…)

    (dans le cas d’une mole de grains de sucre, c’est énorme, ça représenterait grosso modo un cube de sucre de 4 ou 5 km d’arête)

    (et du sucre en morceau, je vous en parle même pas)

  • lap1.blanc :

    Et @gege2061 :

    J’espère qu’on ne se verra jamais en entretien d’embauche ^^. Ça me gênerait de refuser un lecteur de Borée…

    Un kilo-octets = 1000 octets, l’utilisation de « kilo » rapporte au SI qui dit « 1000 ».

    Si vous désirez compter par 1024, utilisez le « kibi », qui est aussi conforme au SI.

    En clair, en informatique, on sait très bien qu’un kilo c’est 1000. Vous, par contre, c’est une autre histoire…

    Bisous.

    (ce petit clash vous est gracieusement offert, sisi, j’insiste :))

  • Steph :

    @lap1.blanc a écrit :
    > En clair, en informatique, on sait très bien qu’un
    > kilo c’est 1000. Vous, par contre, c’est une autre
    > histoire…

    Ahhhh bon ?
    L’informatique, ça se repose toujours sur le binaire : 1 et 0. Donc sur une base 2. Donc un chiffre c’est toujours un 2 puissance machin.
    => 1 kilo-octet (Ko) = 2^10 octets = 1 024 octets
    => 1 kibioctet (Kio) = aussi 2^10 octets = 1 024 octets = 1 Ko

    Le seul truc qui fout la grouille, c’est les anglais.
    Bah ouais : 8 bits = 1 octet = 1 byte
    il ne faut donc pas confondre bits et byte !

    Pour en revenir au sujet, j’espère que l’interopérabilité en résultats de biologie éradiquera les fantaisies prises par les cabinets de gauche et de droite !

    Voir http://esante.gouv.fr/referentiels/interoperabilite/ci-sis-interoperabilite-semantique-loinc-pour-resultats-de-biologie
    On peut y lire (2e §) :
    > Le codage des résultats d’analyses et des
    > observations cliniques suivant une terminologie de
    > référence est un prérequis absolu à la comparabilité
    > de ces résultats et observations lorsqu’ils
    > proviennent de différentes organisations, ce qui est
    > le cas général.

  • heidi70 :

    ah, les unités.. tout un poème!
    je ne suis qu’une infirmière, suissesse… et comme toute élève infirmière, j’ai appris « mes »unités, qui me smeblaient universelles..certes je savais qu’en France on donnait une tension en cmHg et nous en mmHg, mais pour le reste, c’était kif-kif!
    Sauf qu’en soins àé domicile, je devais rendre visite à uen dame ne vacances chez sa fille… elle était diabétique et m’a demandé de lui faire une glycémie avec son glucomète… je n’ai rien compris à ses chiffres!!! du coup, j’ai pris mn glucomètre et j’ai pris mes chiffres (en mmol/l) et dans un grand éclat de rire, nous avons comparé nos données!
    (parce que j’étais Ok pour la croire, mais j’avais besoin aussi de valider mes chiffres pour être sûre du suivi…)

  • chainfifmiers :

    Bonjour,
    Un blog très intéressant que j’adore lire (alors que je n’ai aucun lien avec le secteur médical 😉 )
    Je ne m’attarde pas (surtout vu l’ancienneté du post), je ne sais pas si cela peut vous nuire, mais je voulais juste vous prévenir que la tableau excel n’était pas vraiment protégé! (pas de mot de passe pour enlever la protection)
    Bonne continuation!
    Charlotte

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