29 Avr 2013

In love

In loveJe suis amoureux.

Et je crois qu’elle m’aime aussi.

Bien sûr, les mauvaises langues argumenteront que notre différence d’âge est trop grande pour être raisonnable. Et qu’elle n’a pas toute sa tête.

En plus, elle dépend de la MGEN, on me reprochera que c’est de la folie, que ça ne peut pas coller entre nous.(1)

Et puis, il y a l’autre : Édouard, qui vient la voir tous les jours.

Je sais que sa place restera toujours la première, c’est son fils après tout, mais son coeur à elle est assez vaste pour plusieurs hommes. Et je ne suis pas jaloux.

Peu importe de toute façon, nous nous aimons.

Je ne la vois pourtant pas aussi fréquemment qu’elle le voudrait. On me rapporte que bien souvent elle m’appelle. Parfois parce qu’elle est angoissée, parfois parce qu’elle a simplement envie de compagnie.

Elle est douce et amusante. Comme le jour où s’était mise à hurler dans les couloirs, personne n’a su pourquoi, « Je veux du cannabis thérapeutique ! »

Quand je rentre dans sa chambre, elle ne me reconnaît pas toujours immédiatement. Nous jouons notre petite partie.

— Qui est là ?

— C’est le docteur !

— Quel docteur ?

— Le meilleur !

— Aaaaaah ! Docteur Borée !

De temps en temps, pour lui faire plaisir, je lui parle en anglais et elle me raconte New York. Sa mémoire n’est plus tout à fait excellente, mais les vieilles histoires restent et elle n’a pas perdu l’usage de la langue qu’elle a enseigné pendant tant d’années.

Il y a quelques semaines, elle m’a récité en entier « Daffodils » de William Wordsworth. Édouard, à côté, avait le recueil jauni de poésie britannique sur les genoux et la relançait lorsqu’elle faiblissait.

Quand vient la fin de ma visite, elle rechigne souvent à lâcher ma main. Doucement, et sans grand enthousiasme, je lui dis que j’ai d’autres patients à voir et qu’Édouard sera bientôt là pour prendre le relai. Parfois, elle attrape mon cou pour rapprocher ma tête et me faire une bise sur la joue en me disant « Je vous aime ! ». Je me laisse faire de bon cœur.

Elle a 98 ans, une petite voix chevrotante et le sourire éternel.

Elle me manquera beaucoup.

(1) C’est une PLAISANTERIE ! A ne surtout pas prendre au premier degré.

23 Avr 2013

Libre

Je ne fais pas la tête.

Ce n’est même pas que je manque d’inspiration : j’ai plusieurs billets à des degrés divers de gestation.

Mais ces derniers temps, mes journées sont assez folles, week-end compris, et je manque de temps pour écrire.

Histoire de donner signe de vie, voici un petit texte issu de mon livre et que je n’avais pas encore publié ici.

***

Libre

Lorsque j’étais interne, cela ne faisait pas très longtemps que nous avions des stages chez des médecins généralistes. Aujourd’hui, plus encore qu’à cette époque, ça me paraît fou de se dire que les générations précédentes n’avaient pas connu cette formation, qu’elles passaient directement de l’hôpital à l’exercice en solitaire dans les cabinets de ville. Alors que c’est vraiment autre chose.

La plupart de mes stagiaires m’ont confié leur étonnement face à ce décalage. Plusieurs fois, ils m’ont dit « En réalité, ce que vous faites dans votre cabinet, un chef de service de CHU serait incapable de le faire, c’est trop différent. »

Pour ma part, j’ai eu la chance de passer six mois dans deux cabinets aussi dissemblables que complémentaires. Les deux en zones urbaines cependant : c’était encore l’époque où je voyais l’exercice hors CHU comme une semi-déportation.

L’une de mes maîtres de stages était installée au cœur d’une cité « chaude ». C’était de la médecine militante et les problèmes sociaux étaient au premier plan. J’y ai beaucoup appris et j’ai énormément de respect pour cette généraliste et ceux qui partagent ce type d’exercice. Même si je ne pourrai probablement jamais travailler moi-même dans un tel environnement. Trop de concessions, trop de zones grises, trop d’éléments parasites pour mon esprit un peu psychorigide et obsessionnel.

L’autre partie du stage s’est déroulé dans une banlieue beaucoup plus tranquille avec un maître nettement plus conventionnel. Il lisait la Revue Prescrire et son bagage scientifique était solide.

C’est chez lui que j’ai appris une leçon que je continue à appliquer.

Lors d’une tournée de visite, nous sortions de la maison d’une dame âgée.

— Au revoir, Docteur. Au fait, vous revenez quel jour ?
— Ça dépend de vous : appelez-moi quand vous voudrez que je vienne.

Dans la voiture, je lui avais posé la question :

— Ce ne serait quand même pas plus simple pour tous les deux que tu lui donnes tout de suite la date de ton prochain passage ?
— Si, mais je ne le fais pas. C’est important que les patients restent libres, y compris de changer de médecin. Là, si elle ne veut plus me voir, il lui suffira de ne pas me téléphoner. Alors qu’appeler pour annuler un rendez-vous fixé par le médecin, c’est psychologiquement beaucoup plus compliqué.

L’évidence me perça. Pourtant, je ne m’étais jamais posé cette question.

Aujourd’hui, il y a bien Henri qui tient à ce que j’écrive systématiquement la date de la prochaine consultation sur son ordonnance : ça le rassure. Mais c’est la seule exception. Ne me demandez pas un rendez-vous un mois à l’avance : je ne vous le donnerai pas.

Du coup, il m’arrive, occasionnellement, de découvrir sur les relevés de la Caisse qu’un patient que je voyais régulièrement a changé de médecin sans m’en parler. C’est toujours un peu vexant, un peu frustrant, mais ça fait partie du jeu.

L’autre intérêt c’est que je garde la main sur mon planning. Je trouvais flippants les agendas de confrères que je remplaçais et dont l’emploi du temps était parfois bouclé trois semaines en amont.

Je n’aime guère devoir planifier mes congés des mois à l’avance. Un week-end prolongé, une journée de formation, il n’est pas rare que je m’y prenne au dernier moment.

Cette liberté que je laisse à mes patients n’est donc pas pur altruisme.

C’est une question éthique, certes, mais c’est aussi pour préserver ma propre liberté.