21 Jan 2013

Maladite

Les gens, quand ils sont malades, ils aiment avoir un beau diagnostic.

Si ce n’est pas un mot compliqué, si ça ne provient pas du grec ou du latin, si ça ne finit pas en « ite » et que ça ne contient pas assez de « h » ou de « y », ça ne fait pas assez sérieux et ils ont l’impression d’être venus pour rien.

S’ils arrivent avec le nez qui coule, un peu de toux et une petite fièvre, ils ne vous laisseront jamais leur dire « Oui, bon, vous avez un rhume et vous êtes un peu mal fichu. Reposez-vous. » Ils penseront qu’il n’y a pas besoin d’avoir fait dix ans d’études et de réclamer vingt-trois euros pour ça. Leur voisine le fait aussi bien et c’est gratuit.

Même si on leur dit « C’est un virus. Ce n’est pas très grave. », ça risque de ne pas suffire. Un virus ? D’accord, mais quel virus ? Et puis ce n’est pas un diagnostic ça « un virus ». Rendez-moi mon chèque espèce de charlatan.

Parfois, quand j’ai affaire à des patients de bonne volonté, j’essaie de leur expliquer.

Je leur dis que, le plus souvent, les bactéries se fixent sur un organe précis, mais que les virus, eux, ils envahissent un peu tout l’organisme. Que, en particulier, les virus qui vous rentrent dans le nez quand c’est l’hiver, ils se diffusent toujours un peu partout : le nez, les sinus, la gorge, la trachée, les bronches, occasionnellement les oreilles et les yeux.

J’explique que d’avoir le nez qui coule, puis de tousser quand « ça descend sur les bronches » c’est l’évolution normale et assez inévitable, que je ne connais rien qui puisse empêcher ça.

Que rhinite, sinusite, pharyngite, trachéite ou bronchite, c’est souvent un peu kif-kite.

Et que, de toute manière, on s’en fiche un poil puisque ça revient au même et que le traitement (ou, le plus souvent, l’absence de traitement) est identique.

Mais ça prend un moment à exposer et ça ne marche pas à tous les coups. Avec certains patients, ça ne marchera jamais.

Ils ne voudront pas de ces explications, croiront que je cherche à me débarrasser d’eux et se diront qu’ils ont vraiment perdu leur temps à venir me voir.

C’est pourquoi il m’arrive de mentir un peu et, pour avoir l’air sérieux, de déclarer « C’est une rhinopharyngite que vous avez ! » Ou, parfois, une bronchite. Alors qu’en fait je n’en sais rien et que je me dis juste que c’est un bon rhume.

Et quand j’évoque le traitement, avec ces patients, je sais qu’il ne faut pas dire « Lavez-vous le nez avec de l’eau salée. » Ils feraient la moue, la mine peu convaincue, et iraient peut-être chez le pharmacien se faire refiler une saleté à base de pseudoéphédrine.

Avec eux, il faut parler de « drainage rhino-pharyngé avec une solution de sérum physiologique. » Alors seulement, ils trouveront qu’on les a pris au sérieux. Ils penseront qu’une telle science vaut bien vingt-trois euros et feront le chèque avec reconnaissance.

Ils iront ensuite voir leur femme, leur mari ou une voisine et lui diront, l’air grave, « Tu vois, tu pensais que j’avais seulement un rhume. Eh bien, le docteur a dit que j’avais une rhinopharyngite ! »

***

Pour le livre, l’amie BlaguiBlago a réalisé ce dessin. Merci !


2 Jan 2013

Gé Pride

Certains peuvent parfois me reprocher d’être frimeur ou orgueilleux. Quand je tweete mes belles sutures , quand je photographie mon macaron de « Lecteur émérite Prescrire », quand je m’aventure à affirmer ce qui peut être bien ou mal dans le champ médical.

J’espère le faire avec un peu de nuances et, autant que possible, avec humour.

Donneur de leçons ? C’est possible, je suis mauvais juge. Et si j’ai pu en blesser ou vexer d’aucun, j’en suis désolé.

Mais il n’y a pas que ça.

Depuis que ce blog existe, au fil des commentaires, des échanges sur Twitter, des mails reçus, des rencontres nouées lors de mes séances de dédicaces, j’ai découvert, un peu incrédule, que ce que je pouvais écrire avait de l’importance pour certains. Plus particulièrement pour les jeunes médecins, généralistes ou non, à qui je donne à voir, de même que d’autres blogueurs, une version de la médecine générale qui leur échappait souvent jusque là.

C’est ainsi que progressivement, et en toute immodestie, j’ai accepté cette fonction. Avec d’autres, plus jeunes ou plus vieux, qui écrivent ou dessinent, nous nous donnons à voir. Et, au-delà, nous donnons à voir cette version de la médecine générale qui nous tient à coeur et que nous voulons exemplaire même si nous savons que notre réalité quotidienne ne sera jamais vraiment à la hauteur de nos idéaux.

Si je mets en ligne des photos de mes gestes techniques, je vous dis aussi « Osez ! Ayez confiance en vous et en vos compétences techniques, ce n’est pas si compliqué et effrayant que ce qu’on essaie de vous faire croire. »

Si je raconte de « belles histoires », cela signifie aussi « Je sais que ces histoires, nous en vivons tous. Soyez fiers d’être utiles et au plus proche des humains. »

Si je dénonce les Docteurs Moustache de tous poils, entendez « N’ayez pas peur de dénoncer les vrais cons, les malhonnêtes et les charlatans. Ils existent et nous n’avons pas à être solidaire de ceux qui déshonorent nos rêves. »

Si je montre mes « médailles Prescrire », je proclame « Les généralistes aussi peuvent avoir de solides connaissances scientifiques. Donnez-vous les moyens, ce n’est pas si difficile et vous n’aurez alors plus rien à redouter des autres spécialités qui, trop souvent, vous méprisent. »

Soyez fiers d’être généralistes comme je peux l’être. Si nous sommes la piétaille de la médecine, les pieds dans la boue du quotidien, nous pouvons aussi en être l’élite. Ne vous laissez pas dire que vous seriez médiocres simplement parce que vous êtes généraliste, car aucun spécialiste hospitalier ne serait capable de faire votre travail à votre place.

Exigeants envers nous-mêmes, nous pourrons l’être envers les autres. Soyons rigoureux et, forts de notre valeur, nous n’aurons aucune leçon à recevoir.

Pas plus que nous n’aurons à en donner aux autres spécialistes lorsqu’ils sont compétents et qu’ils acceptent de nouer, sur un pied d’égalité, un partenariat fructueux pour la santé de nos patients.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire : j’ai une grande confiance envers les nouvelles générations de médecins. Je laisse à d’autres leurs rengaines nostalgiques et méprisantes car je vois monter parmi les plus jeunes des exigences scientifiques, tout comme des préoccupations éthiques, de plus en plus fortes.

Alors aux médecins généralistes actuels et futurs : cap sur l’avenir, soyez fiers de votre travail, ayez confiance, osez !

Et puisque c’est l’occasion parfaite, à tous mes lecteurs, je souhaite une excellente nouvelle année. Que 2013 vous soit fraternelle, audacieuse et lumineuse.