10 Déc 2012

Syntax error

Récemment, Perruche en automne a écrit un excellent texte au sujet de l’erreur en médecine. Il partait d’un exposé brillant de Brian Goldman que vous pouvez voir ici (utilisez l’onglet « show transcript » pour avoir les sous-titres en français).

Suite à cet article, la parole s’est libérée et plusieurs amis blogueurs ont fait part de leurs amères expériences : Dr FoulardJohn Snow ou DocteurGeCe, par exemple. Nfkb avait écrit un texte similaire il y a quelques mois.

Nous commettons tous des erreurs. C’est inévitable. Vouloir le cacher ne fait qu’alimenter notre culpabilité et ne permet pas d’avancer.

J’ai déjà raconté quelques-unes de mes erreurs, heureusement sans conséquences : ici ou ici.

Je ne crois pas avoir commis de faute jusqu’à présent. Car il me semble essentiel de distinguer l’erreur de la faute, celle-ci relevant d’une négligence coupable, même si le distinguo n’est pas toujours évident.

Je vais vous raconter une erreur qui m’a bien fait cogiter.

Oh ! C’était une tout petite erreur en réalité.

Mais la patiente est morte.

Même si ça n’avait peut-être aucun rapport.

Germaine avait des tas de problèmes de santé. Graves et possiblement mortels à plus ou moins brèves échéance.

Elle avait en particulier une grosse insuffisance rénale qui lui provoquait de l’anémie. Comme tout bon coureur cycliste, on lui faisait donc des injections d’EPO chaque semaine.

Un jour, après une visite chez son néphrologue, celui-ci m’avait suggéré de réduire un peu la dose de 5 000 à 3 000 unités par semaine.

J’avais donc fait la prescription dans mon logiciel. A l’époque, pour prescrire de l’EPO, l’écran de choix du traitement ressemblait à ça :

(Vous la sentez arriver l’erreur ?)

Et ma prescription, ça avait donné ça :

Et là ? Vous la voyez ?

Evidemment, les problèmes arrivent généralement suite à un enchaînement de couacs. Parce que si, vous, vous avez repéré l’erreur, ça n’avait été le cas ni du pharmacien qui avait délivré la boite, ni de l’infirmière qui faisait les injections. Les filets de sécurité qui auraient pu rattraper ma connerie étaient percés.

Un mois plus tard, je passais chez Germaine en visite. Vu le prix de ces produits, je suis allé voir dans son réfrigérateur ce qu’il lui restait comme EPO.

Et c’est là que j’ai vu la boite de 30 000 unités. Dix fois la dose prévue.

La loi de Murphy étant ce qu’elle est, c’est bien sûr ce jour là que j’avais laissé, pour la seule fois en 7 ans, mon tensiomètre au cabinet avant de partir en visite. Un externe m’accompagnait, je crois qu’il a vu que je n’en menais pas large.

La patiente se portait bien malgré tout et j’ai donc mandaté les infirmières pour venir la surveiller chaque jour et pour prélever un bilan le lendemain. Un bilan tout à fait rassurant, le taux d’hémoglobine était dans les clous.

Mais Germaine est décédée cinq jours plus tard, dans la nuit, sans crier gare.

Etait-ce en lien avec mon erreur ? Je n’en saurai jamais rien. Probablement pas vu la normalité du bilan et l’ensemble des maladies qui se battaient pour savoir qui aurait le dernier mot.

Mais, quand même. Ce n’est rien de dire que je m’en suis voulu et que je n’étais pas fier de moi. Obsessionnel que je suis, j’avais fait cette stupide erreur et une femme en était peut-être morte avant son heure.

J’ai fait la seule chose utile que je pouvais faire à ce moment là : une déclaration de pharmacovigilance.

Et si vous êtes médecin et que vous utilisez un logiciel et une base médicamenteuse, vous pouvez aller voir les prescriptions d’EPO. Elles ressemblent à ça dorénavant :

Si cet idiot de classement « alphabétique » persiste (10 000, 2 000, 20 000, 3 000, 30 000…) au moins il y a un espace entre le dénominateur et les milliers.

C’est grâce à Germaine.

P.S. Pour illustrer ce billet, je me suis permis de reprendre le dessin accompagnant le « Gamberges », sur la même thématique, parue dans le n°348 d’octobre 2012 de la Revue Prescrire. J’espère qu’ils ne m’en voudront pas.